23 avril 2018

[Abbé Paul Aulagnier - La Revue Item] Dom Gérard et la messe

SOURCE - La Revue Item - avril 2018


Le 28 février 2008 à 13h30, en sa 80ème année,  Dom Gérard, fondateur et Premier Père Abbé du monastère du Barroux entrait en son Eternité. 10 ans déjà !

L’actualité nous rappelle le souvenir de cette forte personnalité par la toute récente publication du livre de Yves Chiron aux éditions Sainte Madeleine: « Don Gérard. Tourné vers le Seigneur ». Ce livre est très intéressant, très historique. C’est un livre en « commande ». Les commanditaires en sont les moines du Barroux puisque il est édité aux « éditions Sainte Madeleine », les éditions du monastère…. Notre auteur épouse leur pensée, leur doctrine, leur point de vue. Autrement, les moines ne l’auraient pas édité…Nous ne le leur reprocherons pas. Mais ce livre est révélateur d’une pensée…Il ne faudra pas l’oublier…

Ce livre, toutefois, est très sévère pour Mgr Lefebvre et son « combat » dans l’Eglise, pour la Fraternité sacerdotale saint Pie X, son œuvre, si brillante et si missionnaire. L’auteur et donc les moines parlent du « schisme de Mgr Lefebvre », en raison des Sacres » faits par ce dernier, le 30 juin 1988, soutenu par Mgr de Castro Meyer, évêque émérite de Campos, au Brésil. Ils en parlent non pas une fois, comme en passant, mais « mille » fois. C’est même comme un leitmotiv, lancinant et pénible. Ils ne donnent aucune preuve sinon l’argument canonique », le seul. «Mais attention la lettre tue et l’esprit vivifie ». C’est ce que disait NSJC fasse aux pharisiens. Ces derniers condamnèrent même Jésus en raison de leur loi…C’est ce qu’ « ils » font eux aussi utilisant uniquement le droit, la « lettre ». J’ai lu tout le livre avec attention.

Ils vont même jusqu’à faire écrire à l’auteur que Mgr Lefebvre n’avait pas le « sensus ecclesiae ». Pas moins ! C’est Dom Gérard qui aurait dit et même écrit cela….Il l’aurait écrit dans son testament « pour le monastère » : « Aimez l’Eglise, sa liturgie, son Magistère, le Souverain Pontife. Ayez le sentire cum ecclesia. C’est l’amour de l’Eglise qui nous a sauvés du schisme. Mgr Lefebvre avait tout d’un grand homme d’Eglise. Ce qui lui a manqué, c’est le sensus ecclesiae, cet instinct surnaturel qui fait sentir ce qui est conforme à la pensée de l’Eglise. Il a progressivement perdu ce sensus ecclesiae par crainte d’affaiblir sa résistance » (p 566). S’Ils jouissent de la messe tridentine, la messe de « toujours », c’est bien grâce au combat de Mgr Lefebvre, soutenu avec d’autres prêtres, le Père Calmel, l’abbé Coache, le Père Barbara et de nombreux laïques, Jean Madiran, Louis Salleron, Luce Quenette…un vrai général en chef, …. On a même l’impression, à certains moments du livre, que ces moines lui reprochent ce combat, cette résistance. Il a osé se dresser contre l’autorité ecclésiale ! Dom Gérard est même quelque fois embarqué dans la critique…Je trouve que c’est un manque évident à la justice, et même à la piété filiale due.  Je le montrerai dans un prochain livre que je veux écrire pour défendre l’honneur de Mgr Lefebvre attaqué injustement par ce livre et ces commanditaires indignes. Sur ce chemin, ils vont se perdre ; ils n’auraient pas mené le « bon combat »…

Pour l’instant restons-en au problème de la pensée de Dom Gérard sur la messe tridentine exprimée dans ce livre.

Yves Chiron termine son livre par un très bel hommage à Dom Gérard sur sa fidélité à la messe tridentine. Il y insiste par trois fois. Il loue son attachement non seulement à la « doctrine monastique » telle que l’avait vécue le Père Muard, mais aussi son « attachement à la liturgie traditionnelle (p 646). Il remarque la joie profonde de Dom Gérard à la publication du Motu Proprio de Benoît XVI restaurant la messe tridentine, la messe de la Tradition. Notre auteur écrit : « Ce motu proprio, qui était attendu depuis plusieurs mois, fut une grande joie pour Dom Gérard. Il exauçait une demande qu’il avait réitérée inlassablement depuis tant d’année » (p. 639). Notre auteur enfin fait remarquer que le monastère du Barroux était posé sur trois piliers : « la sureté de la doctrine, une vie monastique authentique et la fidélité à la liturgie traditionnelle » (p. 627). A la bonne heure !

Toutefois on sait que Dom Gérard concélébra plusieurs fois dans le nouveau rite, le rite de Paul VI, une fois avec le souverain pontife, Jean-Paul II lui-même  alors qu’il lui portait les 70000 signatures de fidèles réclamant la messe tridentine….C’est le comble ! – c’était en 1995…Il en parla lui-même dans son discours du 24 octobre 1998 et deux autres fois avec l’évêque d’Agens, diocèse de l’implantation du nouveau monastère…Il accepta officiellement le bi ritualisme dans son propre monastère et pour ses moines à l’extérieur du monastère et même à l’intérieur du monastère…Et notre auteur ose écrire - C’est la conclusion du livre : « cette  « intégration » (dans la communauté bénédictine) ne modifiait en rien la vie interne de l’abbaye ni n’avait d’incidence sur son gouvernement……. » (p 646). Il faut oser l’écrire…N’est-ce pas une modification fondamentale de la vie du monastère que d’y laisser célébrer la messe nouvelle ? C’est vrai. Un jour de passage au monastère, un prêtre (de passage) y célébrait la nouvelle messe…à  côté de moi !

Alors qu’en est-il de cette fidélité… ?

Voilà la question à laquelle je voudrais répondre dans cette étude. J’analyse son action. J’analyse ses propos publics. Fut-il fidèle à la pensée du père Calmel dans sa déclaration fameuse publiée par Jean Madiran dans Itinéraires et qui est comme la charte des « combattants vrais » de la messe tridentine.

Section I : 24 et 26 octobre 1998 : Compte-rendu d’un  voyage.

Informé par le tract de Dom Gérard, de la visite à Rome des communautés « Ecclesia Dei », les 24 et 26 octobre 1998, pour aller dire au Pape leur action de grâces et tout autant leurs inquiétudes, j’ai pensé utile de participer à ce voyage en tant qu’« auditeur libre ». Il y a des événements qu’il est bon de voir par soi-même. Celui-ci en était un, me semblait-il. J’écrivis à Dom Gérard et lui demandais de m’inviter. Je lui adressais, en plus, mon commentaire sur le livre de Christophe Geffroy, le numéro de septembre du Bulletin Saint-Jean-Eudes. Il connaîtrait ainsi ma pensée. Il me répondit, le 29 septembre 1998, favorablement, ne doutant pas de « mon esprit fraternel ». (1) J’en ai informé la Maison Générale. Quelques jours passent. Je téléphonais à Dom Gérard  pour lui demander le programme des trois jours romains. Il me l’adressa  par fax. Je fis retenir une place sur le vol Air France. Le vol est prévu pour le vendredi 23 octobre à 18h 55.

M Yves Chiron écrit dans son livre (p. 591) que je n’aurais pas été invité à cette réunion : « Le samedi 24 octobre, dans la grande salle de réunion d’un hôtel romain, où l’abbé Aulagnier, de la Fraternité Saint Pie X, était arrivé sans y être invité… »…Je donne ici la preuve du contraire. Mais ce n’est qu’un détail…Toutefois pour un historien…Il doit tenir ce renseignement erroné du Père Basile…ou du Père Germain…Ils ne savaient pas tout de la correspondance de Dom Gérard…

Le 24 octobre à Rome

Les congressistes sont attendus par le Cardinal Ratzinger à 11h 30. Je prends le bus vers 9 heures, à Albano. Il m’amène jusqu’au métro. La ligne « A » traverse tout Rome jusqu’à son terme: « Ottaviano San Petro ». Je vois le dôme de Saint-Pierre. J’arrive à Saint-Pierre. Je rencontre les premiers pèlerins français. Ils attendent ou recherchent Monsieur l’abbé Lourdelais, sont un peu perdus. Je leur donne les indications : via Aurélia, n° 619, au grand palace « Ergife ». Ils ont un fils prêtre àla Fraternité Saint-Pierre, aiment toujours, plus que jamais,la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X. Je les quitte.

La via Aurélia n’en finit pas… Impossible de faire le chemin à pied. Je prends le bus, derrière Saint-Pierre. J’arrive vers 11h 20, rencontre quelques fidèles, heureux de voir, ici, l’abbé Aulagnier. Ils me parlent des divisions dans les familles. Terrible situation. J’approche du grand hôtel. Mon pas ralentit… Je tombe sur Monsieur l’abbé Denis Le Pivain, ne le reconnais pas immédiatement. Il est froid, pâle, distant… Je vois plusieurs moines du Barroux… Quelques frères s’approchent. On annonce que le Cardinal Ratzinger va commencer sa conférence. Je descends vite dans la salle, une grande salle. Elle est pleine. Je m’approche de l’estrade. Je salue Dom Gérard. Je les retrouve tous… Le Père de Blignières, Mgr Wach, son sympathique acolyte, Monsieur l’abbé Pozzetto, très digne, petit sourire, Mgr Wladimir. Monsieur l’abbé Bisig arrive un peu en retard. Il connaissait déjà le texte du Cardinal en allemand, très bel allemand, m’a-t-il dit, traduit en français par Mgr Perl. Quelques ténors du Barroux… le père Basile, je crois. Ils ont la mine un peu fermée, pâlotte. La presse est là : Elie Maréchal du Figaro, Olivier Mirande de Présent et d’autres encore.

Sur l’estrade, au centre, le Cardinal Ratzinger, à sa gauche, Mgr Perl, Dom Gérard, un professeur allemand, Professeur, nous dit-on, de philosophie… Je n’ai pas retenu son nom. À la droite du Cardinal, Michaël Davies, Président d’UNA VOCE, un prêtre anglais, un prêtre américain, en habit de prélat. (NB : il s’agissait de fait, d’un Évêque américain).

Le cardinal commence sa conférence. Il parle en français, d’une voix élégante et douce, son visage est beau, ses yeux pétillants, sa coiffure blanche. Il n’est pas très grand. Il est distingué. Il parle peut-être quarante minutes. Son discours est surtout centré sur l’attitude incompréhensible des Évêques face à la messe de toujours. Deux raisons semblent expliquer leur attitude rigide, fermée à l’égard de l’ancienne messe : l’unité à  maintenir dans leur diocèse, l’obéissance au Concile Vatican II. Il argumente, réfute, suggère même aux traditionalistes de montrer aux évêques que le rite de saint Pie V est parfaitement conforme à l’esprit dela Constitution liturgique de Vatican II. Il analyse brièvement les grands principes liturgiques de la Constitution, les retrouve dans le rite antique. Cela pourrait éviter d’effaroucher le corps épiscopal… À voir ! Il est gentiment applaudi, sans plus.

Dom Gérard prend la parole, remercie le Cardinal, dit son action de grâces. Son discours est mou, sa voix un peu chantante… Il accroche quelquefois sur certains mots, se plaint de l’attitude hostile des Évêques, les dit en contradiction avec le Motu Proprio « Ecclesia Dei ». Il en arrive à la concélébration qu’il fit voilà quelque temps, avec le Souverain Pontife, dans sa chapelle privée et dans le rite conciliaire. Pour voir le Pape, il fallait nécessairement concélébrer… La fin, pense-t-il, justifie les moyens… Mais, ici, ce jour, sur l’estrade, son explication est différente. J’ai voulu, par cette concélébration, montrer que la Nouvelle Messe est « valide et orthodoxe ». Ce sont ses deux mots : « valide et orthodoxe ».

Je « bous » sur ma chaise, remue un peu, dis à mes voisins, le Père Argouac’h, Mgr Wach, le Père de Blignières, très concentré, ma stupéfaction. Le rite nouveau est valide – oui – si l’on respecte le rite avec l’intention de faire ce que fait  l’Église : la célébration renouvelée du Sacrifice de la Croix, mais orthodoxe, certainement pas. Je repense au Cardinal Ottaviani, au Révérend Père Calmel, à l’abbé Dulac, au Révérend Père Guérard des Lauriers, à Mgr Lefebvre, à Dom Guillou. Je repense au « Bref Examen Critique ». Je pourrais lui citer, par cœur, les passages importants. Je ne dis rien. Je suis  venu  écouter de mes oreilles, voir de mes yeux. Je n’aime pas les rapports. Je n’aime pas les « on m’a dit que », je n’aime pas les seuls bruits de couloir. J’ai entendu de mes oreilles, ces deux mots « valide » et « orthodoxe », dans la bouche de Dom Gérard. Mon témoignage est véridique. Il se perd ensuite en considérations canoniques, soufflées peut-être par d’autres. Dom Gérard est un mystique, en rien un canoniste. Il souhaite un renforcement des pouvoirs de la Commission « Ecclesia Dei Adflicta », suggère la création d’un délégué apostolique, la création d’églises personnelles. Il va même jusqu’à suggérer l’insertion du rite ancien, du rite romain, dans les livres de la liturgie réformée… Ainsi le prêtre pourrait choisir etc. etc. C’est beaucoup demander à la fois !

Tout en l’écoutant, je repense à une conversation téléphonique que j’avais eue avec lui, sur la messe. Nous avions des amis communs à Caen. Ils me voulaient quelque bien… souffraient de nos divisions… De quoi bien disposer Dom Gérard. Il me téléphona. Nous abordâmes rapidement le problème de la Nouvelle Messe. Il s’en fit l’avocat : « Monsieur l’abbé, me dit-il, la NouvelleMesse a tout de même acquis un droit de prescription dans l’Église ». « Allons donc » ! Me souvenant de mes connaissances sur la prescription, ce n’est pas possible. « La légitime possession d’un bien par prescription suppose, lui dis-je, comme condition nécessaire, une possession paisible ». « Ce n’est tout de même pas le cas pour la Nouvelle Messe ».

Nous étions en plein combat du Chamblac. (Voir mon livre : l’enjeu de l’Eglise : la messe. Ch 1) « La Nouvelle Messe est peut-être célébrée partout… malheureusement, mais cette célébration est loin d’être paisible. Quelle guerre, au contraire ! Quel combat ! Quelle résistance héroïque ! Quelle agitation autour de cette réforme liturgique ! Quelle crise n’a-t-elle pas déclenchée dans l’Église ! Ce n’est pas sérieux ! ».

Notre échange téléphonique s’arrêta là. Ainsi, validité… orthodoxie… légitime possession : tels sont les trois mots qui résument aujourd’hui la pensée de Dom Gérard. Un est juste, les deux autres… au moins discutables… Et dire qu’il partageait, du vivant de Mgr Lefebvre, la pensée, les conclusions du « Bref Examen Critique », la pensée du Cardinal Ottaviani. Et dire qu’il demandait, en ce temps-là, et l’abrogation du nouveau rite, et le droit de continuer à recourir à l’intègre Missel Romain de saint Pie V. Et dire que Dom Gérard a diffusé, en France, La critique du Nouvel Ordo de Mgr Gamber qui parle, lui aussi, à ce sujet, de rupture avec la Tradition catholique. Et dire qu’il louangeait, un temps, la pensée du Révérend Père Calmel, sa prise de position, son « non possumus ». Comme il a évolué ! Comme il a changé, pensais-je, tout en l’écoutant… Il en fait trop en faveur dela Nouvelle Messe.

Et le Cardinal l’écoutait peut-être avec satisfaction. Demander que soit inséré l’ancien rite dans les livres liturgiques modernes, c’est le comble ! L’ancien rite aurait ainsi un « droit de cité » dans l’Église par le véhicule des livres liturgiques « réformés ». Le rite romain ancestral, éternel, serait ainsi à la remorque de la réforme liturgique, instable, modulable, évolutive… Alors pourquoi ne pas direla Nouvelle Messe ? Pourquoi donc agiter tant l’Église par le maintien du rite de saint Pie V? Je me fais toutes ces réflexions tout en l’écoutant. Et tous « ses pauvres », comme il les appelait au début de son propos, ceux qui l’écoutent… que deviendront leurs « clameurs » ?

Je remarquais l’absence des pères abbés des monastères de Fontgombault, de Randol, de Triors… Ni Dom Forgeot, ni Dom de Lesquen, ni Dom Courau n’étaient là. Ne partagent-ils pas, aujourd’hui, sa position sur la messe ? Dom de Lesquin ne nous demandait-il pas lui aussi « de reconnaître le caractère orthodoxe du Missel latin proposé, aujourd’hui, par le Saint-Siège » (p. 131, Enquête sur la messe traditionnelle). N’a-t-il pas, lui aussi, accepté le bi-ritualisme, ce bi-ritualisme là. « Depuis ce jour, le 22 février 1989, l’un et l’autre rites sont utilisés avec préférence habituelle donnée au rite immémorial » (p. 128, Enquête sur la messe traditionnelle). Dom Forgeot, lui-même, n’affirme-t-il pas, dans ce même livre, un trésor : « il faut souhaiter la coexistence pacifique des deux missels » (p. 125).

Il a fait bien du chemin notre Dom Gérard, murmurais-je, même s’il chante joliment l’ancien rite, même s’il s’en fait toujours le beau défenseur, avec poésie… Il ne critique plus la réforme liturgique qui détruit l’Église parce qu’« équivoque », « hybride ». Il s’en fait même, à l’occasion, le défenseur : elle est « valide », « orthodoxe », « bien légitime » de l’Église.

Alors, Rome peut lui manifester maintenant publiquement son attachement, son approbation. Un Cardinal, rien moins que le Cardinal Ratzinger, peut l’honorer, être présent à son chant d’action de grâces. Le Cardinal, lui aussi, a parlé en faveur de l’ancienne messe. Il a même reproché aux évêques leur dureté de cœur, leur absence d’ouverture. Il a même montré la fragilité de leurs arguments contre l’autorisation facile de l’ancienne messe… mais il n’a rien dit, pas un mot, pas une seule critique du Nouvel Ordo Missae, de ce nouveau rite qui est si dommageable à l’unité de l’Église, à sa sainteté, à son apostolicité. C’est vrai que l’on ne peut tout dire… Mais « quand même » ! C’est vrai qu’il critiqua la réforme liturgique issue du Concile Vatican II, il parlera, nous l’avons vu  de liturgie « fabriquée », il préfacera le libre de Mgr Gamber…Mais je ne l’ai jamais vu ni entendu critiquer la préface explicative de la Réforme liturgique telle qu’elle fut publiée dans le texte de l’Institutio Generalis  de la  Constitution  Missale Romanum.

Il faudra revenir sur ce voyage romain très important, sur les paroles prononcées, y réfléchir, y bien réfléchir. Peut-on se taire sur cette réforme liturgique pour plaire aux modernistes en place et « avoir pignon sur rue » ? Doctrinalement, jamais. Prudentielle ment, peut-être, selon les circonstances… Nous vivons de la foi catholique, de son dogme, de sa liturgie. Nous ne passons pas notre temps, de fait, à critiquer ? Nous voulons toutefois garder ces trésors. Doctrinalement, nous avons raison, prudentielle ment aussi.

Le discours de Dom Gérard  se termina. Les applaudissements sont assez discrets. C’est le tour de Michaël Davies, puis du professeur allemand.

Le Cardinal, enfin, reprend la parole. Il parle cette fois sans papier, « ex abundantia cordis ». Son français reste correct. Il s’adresse à Dom Gérard, ne lui donne pas une totale approbation. Il ne partage pas tout à fait ses considérations canoniques, non qu’elles ne soient pas dignes d’intérêt mais, pour le Cardinal, elles ne sont ni primordiales, ni essentielles. Ce n’est pas de cette façon, dit-il, qu’on améliorera la situation en faveur de l’ancienne messe. Notre effort doit s’appliquer ailleurs. Il faut changer les cœurs, les intelligences. C’est cela qui est urgent. Il affirme même: « Nous devons faire notre possible pour former une nouvelle génération de prélats ». (J’atteste l’authenticité de cette phrase ».

Mon attention est renouvelée par ces mots. C’est inouï, dans la bouche du Cardinal. Je lance un applaudissement. Tous les congressistes suivent. Un applaudissement long, intense. Le Cardinal a touché juste… vraiment. Tous souffrent de l’ostracisme mal fondé des épiscopes. Le Cardinal peut le mesurer… au baromètre des applaudissements… Le Cardinal semble un peu surpris, il est un peu ébranlé… Les applaudissements se poursuivent. Ils s’arrêtent enfin. Le Cardinal se reprend comme s’il avait été trop loin… Enfin, dit-il, les évêques « ce ne sont pas des personnes de mauvaise volonté ». Ils manquent peut-être de formation…Dans ce petit fait,  simple et banal, une personnalité s’exprime et se dessine…

J’aimerais bien être à Lourdes. Nos évêques sont réunis en Assemblée Episcopale, ces mêmes jours. Les commentaires doivent aller bon train… Je vous l’assure. Tout s’apprend très vite…

Quoi qu’il en soit, j’attends de voir la suite. Les évêques vont-ils s’ouvrir à la « dialectique romaine » ? (celle que nous avons analysée dans la pensée d’un Jean Paul II, d’un Ratzinger, d’un Stickler  …aux chapitres précédents). Notre tâche serait plus difficile… Je ne suis pas sûr que l’épiscopat français suive le mouvement souhaité par Rome, du moins par certains…. S’ils s’en tiennent au discours du Cardinal, ils le devraient. Mais, s’ils s’attachent aux propos du Pape, du lundi 26 octobre, alors qu’il recevait tout son monde, en audience, au Vatican, je ne le pense pas. Ils risquent d’être toujours aussi fermés, hermétiques à l’ancienne messe comme des huîtres de Cancale. C’est leur désir. Ils sont sur le terrain, le Cardinal dans son bureau. Il est facile de parler d’unité… La Secrétairerie d’État qui contrôle tout, qui a préparé le discours du Pape, a remis, le lundi, 26 octobre, les pendules à l’heure, a rééquilibré la pensée du Cardinal. Rien, à mon avis, ne changera.

La conférence prend fin. Un Salve Regina est chanté. Sitôt fini, je monte sur l’estrade, passe devant Dom Gérard, me présente au Cardinal : « Monsieur l’abbé Aulagnier de la Fraternité Sacerdotale Saint- Pie X ». Il me sourit, prend mon pli : « Lettre ouverte au Cardinal Ratzinger : « Plaidoyer pour Mgr Lefebvre ». Il est affable, la met dans sa serviette. Nous échangeons deux mots, je me retire. J’étais venu aussi, surtout pour cela : lui remettre en main propre, ce plaidoyer. Mission accomplie. Je ne recevrai jamais de réponse. Je n’en attendais pas…

Ce sont de nouveau les accolades, les poignées de main. Il faut reprendre quelques forces. La journée n’est pas finie. Il est peut-être 14 heures. Je mange avec l’abbé Bisig, le Révérend Père de Blignière et son penseur. Monsieur l’abbé Bisig nous conduit dans une bonne auberge. Mgr Wach est là, attablé avec Monsieur de Plunkett du Figaro Magazine. « Ça doit être bon – dis-je plaisantant – puisqu’il est là ». On s’installe. Et de fait, on mange bien. À quatre, on reparle de la conférence. Je sens qu’ils ne sont pas très heureux des propos de Dom Gérard. Ils n’auraient pas dit – eux – tout cela… « Orthodoxe », tout de même ! On se rappelle les bons souvenirs des nombreuses années d’un  « combat » commun. Les échanges vont bon train, sans ménagement de part et d’autre, mais sur un ton de cordialité… Le « Frascati », de plus, était bon. On se sépare.

Monsieur l’abbé Bisig qui connaît maintenant Rome comme sa poche puisqu’il y vient tous les deux mois pour voir Mgr Perl, nous conduit à l’église Saint-Chrysogone, Piazza Sonnino, au départ de la Via Transtevere, où Dom Gérard célèbre la messe  pour la délégation française.

Je me retire.

Je vais me recueillir sur le tombeau de saint Pierre. Je suis heureux d’entrer dans la Basilique. Je m’arrête à l’entrée… regarde le nom de Mgr Lefebvre inscrit sur la plaque de marbre rappelant le nom des Évêques présents lors de déclaration par le Pape Pie XII, du dogme de l’Assomption. Je suis fier. Le nom de ce prélat merveilleux de foi et de prudence théologale, est inscrit – oui – sur la pierre, à Rome, au Vatican, au tombeau de saint Pierre. Deo Gratias ! Je pénètre dans la nef. C’est beau, grandiose… Je me revois – un jour – derrière les Évêques, sur les gradins. C’était la séance solennelle où fut signé le fameux schéma 13, « Gaudium et spes ». Je m’approche du Bernin, le grand baldaquin qui orne l’autel papal et le tombeau de saint Pierre, et prie là, à la Confession, un bon moment, tranquillement. Je pense à Rome, à saint Pierre, à saint Paul, à vous tous.

On sonne. Il est 18 heures. Il faut partir. Je passe à la sacristie pour m’inscrire pour la célébration de la messe de demain. Pas de problème… « Il faut être là avant 8 heures ». Je vais me recueillir quelques instants encore devant la statue de Pie XII, la chapelle latérale de saint Pie X est en réparation. Je retrouve le ciel romain. La pénombre approche. Les fenêtres du bureau du Pape sont éclairées. Au pied de la colonnade portant une relique de la Sainte Croix, je m’arrête, garde les yeux levés vers le palais, pense au Pape, prie pour lui. Je pense à Louis Veuillot, chantant la beauté de Rome dans son livre Le Parfum de Rome. Je m’éloigne, reviens dans le bruit de la foule.

Le 26 octobre

Le 26 octobre, ils seront reçus au Vatican, par Jean-Paul II, au cours d’une audience publique. Le Pape lira son texte, félicitera tout ce monde pour sa fidélité et son attachement au successeur de Pierre.

Je reprends l’avion dans l’après-midi, et, dans la soirée, suis de retour à Gavrus.

Le surlendemain, je reçois la cassette d’enregistrement, puis le texte du Pape par fax.

Ah ! Quel drame ! Le Pape « équipare », dans son discours, l’œuvre de réforme du Concile de Trente, de Vatican I et de Vatican II. « Les derniers conciles, leur a-t-il dit, œcuméniques : Trente, Vatican I, Vatican II se sont particulièrement attachés à éclairer le mystère de la foi et ont entrepris des réformes nécessaires pour le bien de l’Église dans le souci de la continuitéavec la Tradition apostolique, déjà recueillie par saint Hippolyte ». Tiens ! Pourquoi saint Hippolyte ?

Autrement dit : « Silence dans les rangs des traditionalistes ». Ce que fit, à son époque, le Concile de Trente en matière liturgique, fut fait aujourd’hui par le Concile Vatican II.

Il n’y a rien à redire à cela. Vous ne pouvez pas refuser l’un et  acceptez l’autre. Concile de Trente….Vatican II sunt idem…Et vogue la galère…
  
Critique.

Si je peux me permettre ! Ce n’est ni vrai historiquement, ni vrai doctrinalement. Même le Cardinal Ratzinger, dans son livre La Mia Vita, conteste ce jugement… Mais la Secrétairerie d’État a dit… et a voulu corriger la pensée du Cardinal Ratzinger… Nous y reviendrons. Les évêques peuvent se tranquilliser.

« Je confirme le bien-fondé de la réforme liturgique voulue par le Concile Vatican II et mise en œuvre par le Pape PaulVI », poursuit-il. Autrement dit : « Silence dans les rangs des traditionalistes ». Les critiques de la Nouvelle Messe ne sont pas permises. Voyez Dom Gérard, suivez Dom Gérard qui vient de vous dire, alors qu’il vous enseignait sous la haute protection du Cardinal Ratzinger, il y a deux jours, que la réforme liturgique est « orthodoxe » i.e. conforme à la foi….

C’est là aussi, peut-être, une réplique à la pensée du Cardinal Ratzinger qui, avec plusieurs, voudrait lancer la « réforme de la réforme conciliaire ».

Les évêques peuvent se tranquilliser. « L’Église, toutefois, poursuit le pape, donne aussi un signe de compréhension aux personnes attachées à certaines formes liturgiques et disciplinaires antérieures » et de rappeler le Motu Proprio « Ecclesia Dei Adflicta ». On reste, de nouveau, dans l’équivoque, le vague, l’imprécision des affirmations.

La lettre de Mgr Ré, substitut de la 1re section des Affaires générales de la Secrétaireried’État, à Monsieur Éric de Saventhem, président, à l’époque, d’Una Voce, reste toujours de rigueur : « Il est vrai, écrivait-il, qu’il est nécessaire de sauvegarder des valeurs qui constituent un patrimoine précieux pour la tradition liturgique de l’Église catholique. Cependant, le premier devoir de tous les fidèles est d’accueillir et d’approfondir les richesses de sens que comporte la liturgie en vigueur, dans un esprit de foi et d’obéissance au Magistère, en évitant toute tension dommageable à la communion ecclésiale… ».

Le Pape vient de redire la même chose avec d’autres mots : « Les diverses dispositions prises depuis 1984 avaient pour but – ont pour but – de faciliter la vie ecclésiale d’un certain nombre de fidèles sans pérenniser pour autant les formes liturgiques antérieures. La loi générale demeure l’usage du rite rénové depuis le Concile alors que l’usage du rite ancien relève actuellement de privilèges qui doivent garder le caractère d’exception ».

C’est toujours la même pensée avant et après ce pèlerinage d’action de grâces.

Je gage que les propos du Pape, en ce 26 octobre 1998, furent rédigés par Mgr Ré.

Les évêques français peuvent se tranquilliser et poursuivre leur persécutions et ostracisme.

Toutefois les médias qui « ne font pas dans la dentelle », titraient « Le soutien de Rome aux tradis ». (Le Figaro du lundi 26 octobre 1998). Mais ce fut écrit avant l’audience pontificale du 26 octobre. Peu importe. Les médias exercent leur propre influence.

Cette affaire est à suivre.

« Préparez-vous, Messieurs, nous disait Mgr Lefebvre à son retour de Rome et des entretiens avec le Cardinal Ratzinger en 1988, à un combat de longue durée ».

C’est vrai.

Annexe 1: Commentaire de Jean Madiran sur le « Consistoire du 24 Mai 1976 (Itinéraires n° 205)

Cette pensée de l’identité des conciles de Trente et de Vatican II du moins quant à leurs  œuvres liturgiques respectives avait déjà été exprimée par Paul VI dans le Consistoire du 24 mai 1976. Jean Madiran, dans Itinéraire n° 205, avait fait déjà ce commentaire :

Commentaires de Jean Madiran

« Sur le consistoire du 24 mai 1976 »

(Itinéraires n° 205)

« Paul VI invoque dans le consistoire du 24 mai 1976 le précédent de saint Pie V: parce qu’il a, lui Paul VI, dans sa réforme de la Messe, procédé de la même manière — « haud dissimiliratione » — que saint Pie V, il peut de la même manière rendre à son tour sa réforme obligatoire. Mais justement : la manière de procéder n’est pas la même, et l’obligation non plus.

A) LA MANIERE DE PROCEDER

I- Dans sa révision du Missel, saint Pie V, à aucun moment, n’avait signé et promulgué une anomalie aussi incroyable que celle de l’« Institutio Generalis », qu’il ait eu à corriger subrepticement l’année suivante. Son autorité morale demeurait intacte. Point celle du Pontife responsable de l’article 7. C’est l’actuel abus de pouvoir de Paul VI qui nous conduit à souligner ce point capital. Quand on a signé et promulgué une définition de la Messe qui en fait une simple réunion de prière et une assemblée du souvenir, il ne suffit pas d’y apporter ensuite une furtive correction. Voici que me tombe sous la main un journal du 6 juin :

« Les problèmes liturgiques ont donné lieu à d’étranges tentatives, telles que, par exemple, la première rédaction de l’article 7 de l’ordo. Le Pape l’a fait corriger. »

Une telle présentation des faits n’est pas conforme à la vérité. Il n’y a pas eu, d’une part, une « étrange tentative » puis, d’autre part, une intervention salvatrice de Paul VI imposant une correction. C’est Paul VI en personne, et en qualité de Souverain Pontife, qui a signé et promulgué la première version de l’article 7.

On peut, si l’on veut, ne jamais parler de cet article. Mais si l’on en parle, il n’est pas permis de donner à croire que l’intervention de Paul VI en la matière consista seulement à corriger un article 7 dans lequel il n’aurait été pour rien. Le responsable, le signataire, le promulgateur de l’article 7, première version, est bien Paul VI lui-même.

Pourquoi l’a-t-il fait ?

La première hypothèse, la plus obvie, est qu’il l’a fait parce que cet article exprimait sa pensée ou du moins ne la heurtait pas.

On écarte cette hypothèse sans l’examiner ; on l’écarte peut-être inconsidérément ; mais enfin écartons-la.

Il faut alors admettre que Paul VI a signé sans lire, ou a lu sans comprendre, ce qui n’est guère mieux.

Tout cela pour bien établir que, par cet accident phénoménal, Paul VI n’agissait nullement de la même manière que saint Pie V.

Une prudente vertu, après l’article 7, ne se serait pas crue qualifiée pour imposer à la célébration de la Messe le plus grand bouleversement qu’elle ait connu au cours de son histoire.

II- La révision de saint Pie V, conforme aux requêtes du Concile de Trente, n’avait pas pour but la fabrication d’une Nouvelle Messe, mais l’unification et la réglementation de la Messe Traditionnelle. La différence est abyssale.

III- Saint Pie V n’a pas fait réviser le Missel avec le concours d’experts hérétiques, convoqués davantage en tant qu’hérétiques, qu’en tant qu’experts, dans l’intention d’aboutir — comme l’a fait Paul VI —, à une réforme qu’ils puissent accepter.

B) PARENTHÈSE: « CANONISÉ »

Au passage, précisons un terme. Dans notre lettre à Paul VI du 27 octobre 1972, nous parlons du « rite millénaire » de l’Église catholique, canonisé par le Concile de Trente.

Il semble que l’on se soit mépris sur le sens du mot. « Canonisé », oui, mais non point au sens où le Pape canonise un bienheureux en l’inscrivant au catalogue des saints. Non point canonisé non plus comme un livre de l’Écriture, admis au nombre des livres dits canoniques. Canonisé, simplement canonisé (et non pas inventé), pour rappeler que les requêtes du Concile de Trente, mises en œuvre par saint Pie V, réclamaient une réglementation de la messe existante et nullement la fabrication d’une messe nouvelle.

C’est encore une différence, c’est toujours la différence essentielle, quant à la manière et à la méthode, entre le Missel de saint Pie V et celui de Paul VI.

Le Concile de Trente avait pour intention « d’arrêter le processus de la désagrégation protestante des rites de la messe », désagrégation qui était « favorisée par les variétés innombrables des missels catholiques et par des abus que les pères (conciliaires) désignaient par leur nom en les ramenant à trois principaux : la superstition, l’irrévérence et l’avarice ».

Il entendait notamment éviter « que le peuple ne soit heurté et scandalisé par des rites nouveaux ». Il spécifiait que resteraient sauves « les coutumes légitimes ». La Messe Traditionnelle, abandonnée et « canonisée » par les hiérarques de l’autodémolition, ne conserverait-elle plus que le droit de la coutume immémoriale, celui-là du moins ne pourrait lui être enlevé. Il ne pourrait l’être que par une sentence déclarant cette coutume abusive et mauvaise : telle est d’ailleurs la portée implicite, peut-être inconsciente, mais inévitable, de l’actuelle interdiction.

C) L’OBLIGATION

Saint Pie V n’a pas aboli, il a au contraire confirmé, en matière de rites, les coutumes légitimes ayant plus de 200 ans d’existence. Notamment, il a confirmé le droit des églises ou communautés ayant un missel propre, approuvé dès son institution. C’est ainsi que la promulgation du Missel romain de saint Pie V a laissé subsister le rite dominicain, le rite lyonnais, le rite ambrosien (à Milan). Ces rites se sont conservés jusqu’à maintenant ; mais eux aussi viennent d’être supprimés ou plus exactement interdits, par le discours consistorial du 24 mai.

J’ignore quelle est et quelle sera la situation à Milan. Mais le rite dominicain et, surtout, le rite lyonnais, ont été jusqu’à cette année employés pour la célébration de la messe aux congrès de Lausanne de l’Office International des Œuvres de Formation Civique. Paul VI ne les excepte pas, il impose son Missel d’une obligation qui ne supporte plus les dérogations légitimes stipulées par saint Pie V.

D’autre part, l’obligation imposée par saint Pie V était clairement et normalement énoncée dans la bulle « Quo Primum Tempore » du 19 juillet 1570 promulguant le Missale recognitum. Au contraire, les actes de Paul VI sont d’une confusion et d’une incertitude extrêmes quant aux obligations qu’ils fixent ou ne fixent pas. Il n’y apparaît nulle part la volonté explicite de conférer au Nouveau Missel une obligation excluant l’usage du Missel antérieur. Juridiquement, par la constitution Missale Romanum 3 avril 1969, Paul VI ne fait qu’autoriser et établir une messe nouvelle (sans supprimer l’ancienne), en somme à titre de dérogation particulière aux prescriptions non abrogées de la bulle Quo Primum. D’où les circulaires d’application stipulant à quelles conditions ou à quelles dates la célébration de la Nouvelle Messe sera permise (En France l’obligation venait seulement de l’ordonnance épiscopale du 12 novembre 1969). Sept années après coup, dans le discours consistorial du 24 mai 1976, Paul VI fait entrer en ligne son « autorité suprême qui vient du Christ » pour déclarer interdite la célébration traditionnelle. Une telle interdiction avait déjà été énoncée, mais seulement au titre, soit d’opinion (celle de Solesmes), soit d’instruction administrative. LE PREMIER ACTE de Paul VI lui-même en ce sens est le discours consistorial.

À quoi il faut ajouter deux observations qui sont concluantes l’une et l’autre.

I- Aucun acte de Paul VI n’abolit la Bulle de saint Pie V. Ce n’est pas par voie d’abolition, c’est par voie de remplacement que le Missel de Paul VI entend prendre obligatoirement la place du Missel de saint Pie V: Novus ordo promulgatus est ut in locum veteris substitueretur. Il n’y a donc pas lieu de se demander dans quelle mesure Paul VI aurait le droit d’abolir la bulle « Quo Primum » : le fait est qu’il ne l’a PAS abolie. Il n’a donc pas aboli l’indult concédé à perpétuité, à tous les prêtres réguliers et séculiers sans exception, à la fois pour les messes chantées et pour les messes basses : « En vertu de l’autorité apostolique, nous concédons et donnons l’indult suivant, et cela à perpétuité : « Que désormais, pour chanter ou réciter la Messe en n’importe quelles églises, on puisse sans aucune réserve suivre ce même missel, avec permission donnée ici et pouvoir d’en faire libre et licite usage, sans aucune espèce de scrupule ou sans qu’on puisse encourir aucune peine, sentence et censure ;
« Voulant ainsi que les prélats, administrateurs, chanoines, chapelains et tous autres prêtres, séculiers de quelques dénominations soient-ils désignés ou réguliers de tout ordre, ne soient tenus de célébrer la messe en toute autre forme que celle par nous ordonnées ; et qu’ils ne puissent, par qui que ce soit, être contraints et forcés à modifier le présent Missel ». Aucun supérieur ecclésiastique ne peut faire échec à ce privilège par aucune sorte de défense, ni au for interne ni au for externe. Cet indult n’a besoin d’aucun agrément, visa ou consentement ultérieur. Aucun prêtre régulier ou séculier ne peut valablement être « contraint et forcé par qui que ce soit » à user d’un autre Missel romain de saint Pie V.

II- Une coutume, et surtout une coutume immémoriale, n’est abolie par l’Église que si elle n’est pas une coutume légitime. La Messe Catholique Traditionnelle, même si elle ne bénéficiait pas de l’indult conféré à perpétuité par saint Pie V, bénéficierait au moins du droit de la coutume immémoriale. Supposer qu’elle puisse être interdite requiert de supposer qu’elle est interdite.

Mais si l’on suppose mauvaise la Messe Traditionnelle, mauvaise au point de l’interdire, la Messe Nouvelle que l’on met à sa place sera nécessairement une autre messe ; non pas la même, conservée en substance et améliorée dans sa présentation, mais une messe substantiellement différente.

Supposons (par hypothèse de raisonnement) que la Nouvelle Messe de Paul VI soit excellente en tous points et corresponde heureusement aux légitimes exigences pastorales de notre époque : dans ce cas, on pourrait tout au plus reprocher à la Messe Traditionnelle un langage désuet, des vêtements démodés, et autres choses du même genre. C’est précisément le reproche que lui faisait Paul VI dans son allocution du 26 novembre 1969, quand il parlait de rejeter, par sa réforme de la messe, les « vétustes vêtements de soie dont elle s’était royalement parée ». Et encore la traduction française reçue atténue l’ironie acide de cette déclaration dans son original italien. Même sa version atténuée, on souffre suffisamment d’avoir à la recopier, insultante, étrangère, bornée. Mais poursuivons.

Supposons, avons-nous dit, par hypothèse de raisonnement, qu’il y ait dans la Messe Traditionnelle des vêtements vieillis, et que la réforme de la Messe soit limitée à les rajeunir : eh bien, même si cela pouvait justifier la création d’une Nouvelle Messe, en tout cas cela ne peut pas justifier l’interdiction de l’ancienne.

Supposée incapable de plaire sauf aux vieilles gens, il fallait la laisser aux gens supposés vieux. C’est la manière catholique de toutes les réformes ayant pour objet non de corriger un mal mais de se détacher d’un usage périmé. Pensez-y bien. Si la Messe ancienne et la nouvelle étaient en substance la même messe, s’il s’agissait seulement d’en rajeunir le langage et l’apparence, il n’y aurait aucun motif d’interdire.

Inversement, si la Nouvelle Messe estime inévitable d’interdire l’ancienne, c’est implicitement, mais nécessairement, qu’elle la juge étrangère, qu’elle la trouve incompatible, qu’elle y voit l’expression d’une autre religion.

La seule raison que ne puisse jamais avoir une Messe d’en interdire une autre, c’est une raison de religion, c’est une raison de foi.

D’un côté, Paul VI assure que la réforme conciliaire conserve intacte la substance de la foi, de la messe, des sacrements ; qu’elle change seulement la présentation, la formulation, le costume.

Mais, d’un autre côté, il condamne comme se plaçant hors de l’Église ceux qui gardent les anciens costumes, les anciennes formulations, les anciennes présentations : s’il ne s’agissait que de formes extérieures, bonnes en elles-mêmes, il n’y aurait pas matière et motif à condamnation.

Que Paul VI condamne et interdise la Messe Traditionnelle alors qu’il n’interdit ni ne condamne la Messe à la française où, conformément à l’article 7, première version, « il s’agit simplement de faire mémoire », cela pose une question non point de tactique pastorale et d’aggiornamento, mais de religion.

Que Paul VI juge l’épiscopat français et l’épiscopat hollandais dans sa communion, et Mgr Lefebvre hors de sa communion, cela pose une question non point de discipline, mais de foi.

Jean Madiran.


Section II : La division interne du Magistère

Les paroles que le Cardinal Ratzinger adressa à Rome, le 24 octobre 1998, aux fidèles et prêtres des communautés  religieuses relevant du Motu Proprio « Ecclesia Dei Adflicta », ainsi que celles tenues par le Souverain Pontife lui-même, le 26 octobre, relancent le débat sur la messe catholique. Elles doivent être analysées, étudiées de près. On ne peut pas faire comme si elles n’avaient jamais été prononcées. Elles sont importantes. Elles manifestent des tensions et oppositions graves entre les dicastères romains. Elles donnent peut-être aussi quelque espérance.

Voici quelques réflexions.

Outre les paroles du Cardinal Ratzinger et de Dom Gérard, ce qui m’a aussi frappé dans ces journées romaines du 24 et 26 octobre 1998 et dans les discours échangés, fut la différence de langage entre le Cardinal Ratzinger, le 24 octobre et le Souverain Pontife, le 26 octobre. J’avais nettement l’impression que le discours du 26 octobre, lu par le Pape, avait été préparé pour corriger le discours personnel du Cardinal prononcé l’avant-veille. J’y voyais même l’expression publique « d’une division interne du Magistère ». C’est là une expression du Révérend Père Joseph de Sainte Marie, un « maître ». Ce constat de « division » pouvait, à l’époque, vous l’imaginez, avoir son importance pour nous. On nous présentait, volontiers, comme des fils rebelles, touchés par le mal du siècle: le libre examen. Mais à quelle autorité fallait-il obéir? Le dilemme n’était pas simple. Toutes les congrégations romaines ne représentent-elles pas le Pape?La Congrégation pour la doctrine de la foi tout autant quela Secrétairerie d’État.

Alors!

Voici ce que j’écrivais dans le Bulletin saint Jean Eudes, sous le titre: les 24 et 26 octobre 1998, Rome ou La division interne du Magistère.

La hiérarchie catholique ne parle plus le même langage ni dans le « temps » ni dans l’« espace ». Elle n’enseigne plus d’une façon identique et de la même manière les vérités du Credo. Il y a, semble-t-il, non seulement tergiversations dans le gouvernement mais contradictions, même dans l’exposé dela Foi de la part de ceux qui ont pour mission d’enseigner le troupeau.

Pour prendre une image, on pourrait dire que la hiérarchie « claudique » – elle marche d’un pas « désuni », elle perd de sa beauté, de son élégance, elle perd de son maintien. Oui, l’Église semble désunie dans sa hiérarchie – il y a comme un effritement de sa cohésion interne. À tel point que certains peuvent parler de « division interne du Magistère ». Cette situation est terrible. Terrible pour l’Église. Terrible pour les fidèles qui voient le corps social de l’Église qu’ils aiment, comme se « désintégrer », comme « se lacérer » en raison de ce double langage. Ce qui nous oblige, nous les fidèles et les prêtres, l’Eglise enseignée, à nous attacher à la Tradition universelle connue, acceptée de l’Église catholique dans son catéchisme (Itinéraires n° 205 p. 5).

Cette division interne du Magistère nous est apparue, de nouveau, exprimée publiquement lors des journées d’action de grâces des Communautés « Ecclesia Dei Adflicta », les 24 et 26 octobre derniers à Rome.

Elles furent accueillies par le Cardinal Ratzinger, puis par le Pape.

Nous n’avons pas entendu le même langage dans ces deux bouches. Nous n’avons pas vu la même analyse de la crise liturgique au niveau des dicastères romains : celle de la Congrégationpour la doctrine de la foi présidée aujourd’hui par le Cardinal Ratzinger et celle de la Secrétaireried’État présidée par le Cardinal Sodano, dicastère qui a dû préparer le discours du Pape du 26 octobre.

Cette division interne du Magistère est déplorable. Mais elle n’est pas nouvelle. Elle s’est manifestée, hier, en 1968, lors de la publication de l’Encyclique Humanae vitae. Elle s’est encore manifestée lors de la publication du Novus Ordo Missae, en 1969.

Elle s’est manifestée également en bien des affaires : Schillebecckx, Hung, Fox, Boff, pour ne citer que les plus connues, mais plus particulièrement encore lors de l’affaire Drewermann (1991) et, enfin, lors de la publication de la lettre apostolique sur le sacerdoce : Ordinatio sacerdotalis, le 28 mai 1995.

Venons-en à nos journées d’octobre dernier.

Vous connaissez tous maintenant ces discours.

La pensée du cardinal Ratzinger

Le Cardinal Ratzinger veut expliquer les difficultés que rencontrent les évêques à accepter les communautés « Ecclesia Dei Adflicta » dans leur diocèse en raison de leur attachement « exclusif » (?) à l’ancienne liturgie. Les évêques considèrent, dit-il, cet attachement à la liturgie ancienne « comme un élément de division qui ne fait que troubler la communauté ecclésiale ». Ils ne veulent pas favoriser la division dans leur diocèse, disent-ils, ni « une résistance indue aux décisions conciliaires et à ses légitimesréformes ». C’est la deuxième objection.

Le Cardinal réfute joliment ces objections.

Il rappelle l’œuvre du Concile Vatican II, de sa Constitution « de Sacra Liturgia » et rappelle opportunément l’attitude habituelle de l’Église en matière liturgique : le respect des formes liturgiques de l’Église dès lors qu’elles sont orthodoxes. Il affirmait : « Il est bon de rappeler ici ce qu’a constaté le Cardinal Newmann qui disait que l’Église, dans toute son histoire, n’avait pas aboli ou défendu des formes liturgiques orthodoxes, ce qui serait tout à fait étranger à l’esprit de l’Église… L’autorité de l’Église peut définir et limiter l’usage des rites et des situations historiques diverses, mais jamais elle ne les défend purement et simplement ».

Il dit ensuite que « le Concile a ordonné une réforme des livres liturgiques, mais il n’a pas interdit les livres antérieurs ». Il reprend, ici, devant les communautés « Ecclesia Dei (adflicata) » la pensée qu’il écrivait tout récemment encore dans son livre La Mia Vita.

Le cardinal Ratzinger et le Pape Paul VI

Je suis bien de cet avis… Mais respectueusement, je ferai remarquer, au Cardinal, que c’est pourtant ce qu’a fait le Pape Paul VI lors de son discours consistorial du 24 mai 1976.

Ainsi se trouve-t-il en contradiction ouverte avec le Saint- Père, le Pape Paul VI. Qui dit vrai. Le Pape ? Le Cardinal ?

Souvenez-vous des propos de Paul VI au Consistoire du 24 mai 1976. Il couvre de son autorité suprême l’ensemble de l’œuvre conciliaire et de la réforme liturgique. En sa qualité invoquée de successeur de Pierre et de Vicaire du Christ, il ordonne qu’on accepte en bloc « les enseignements du Concile lui-même, les réformes qui en découlent, son application graduellemise en œuvre par le Siège apostolique et les conférences épiscopales sous son autorité voulue par le Christ »… « Au nom de l’autorité supérieure qui nous vient du Christ, nous exigeons une prompte soumission à toutes les réformes liturgiques, disciplinaires, pastorales mûries ces dernières années en application des décrets conciliaires ».

C’est clair ! Il entre même dans le détail sur le problème de la Messe.

« C’est au nom de la Tradition elle-même que nous demandons à tous nos fils et à toutes les communautés catholiques de célébrer avec dignité et ferveur les rites de la liturgie rénovée.

L’adoption du Nouvel Ordo Missae n’est certainement pas laissée à la libre décision des prêtres ou des fidèles »… « Le Nouvel Ordo a été promulgué pour prendre la place de l’ancien, après une mûre délibération et afin d’exécuter les décisions du Concile ».

Cette affirmation de Paul VI est, comme on le voit à l’évidence, en contradiction avec les paroles prononcées par le Cardinal Ratzinger invoquant, lui, l’autorité du Cardinal Newmann.

Il y a une opposition évidente entre les affirmations du Cardinal Ratzinger et du Pape Paul VI. Même si l’on fait abstraction de la vérité – qui dit le vrai ? qui dit le faux ? – tout le monde, même un enfant, vous dira qu’elles sont contradictoires. Et cela est grave au sommet de la hiérarchie. Le Pape, sans le dire mais dans les faits, affirme que le nouvel « Ordo » a été promulgué pour prendre la place de l’ancien. C’est bien vouloir interdire et donc abolir dans les faits le rite ancien, dit de saint Pie V. Le Cardinal vous dit « l’autorité de l’Église peut définir et limiter l’usage des rites dans des situations historiques diverses, mais jamais elle ne les défend purement et simplement ». C’est pourtant ce qu’a fait pratiquement, concrètement le Pape Paul VI : « Le Nouvel Ordo a été promulgué pour prendre la place de l’ancien… » Et il ajoute : « après une mûre délibération ».

Mais poursuivons.

Toujours dans le même discours consistorial du Pape Paul VI, nous allons découvrir encore une nouvelle opposition entre les deux personnalités en cause.

Après avoir dit que le nouvel « Ordo » a été promulgué pour prendre la place de l’ancien, Paul VI invoque, pour fonder sa décision, l’autorité du Concile de Trente, équiparant l’œuvre liturgique du Concile Vatican II avec celle du Concile de Trente. « De la même manière, notre prédécesseur, saint Pie V, avait rendu obligatoire le Missel révisé sous son autorité après le Concile de Trente. La même prompte soumission, nous l’ordonnons au nom de la même autorité suprême qui nous vient du Christ ».

Paul VI invoque donc le précédent de saint Pie V. Parce qu’il a, lui, Paul VI, dans sa réforme de la Messe, procédé de la même manière – haud dissimili ratione – que saint Pie V, il peut de la même manière rendre, à son tour, sa réforme obligatoire. Mais justement la manière de procéder ne fut pas la même et l’obligation, non plus.

Le Cardinal, lui-même, le fait remarquer dans son livre La Mia Vita. Il dit que les deux œuvres ne sont pas équivalentes. L’une, le Concile de Trente, a seulement « restauré » la liturgie de la Messe dans sa forme primitive. La «révision » de saint Pie V, conforme aux requêtes du Concile de Trente, n’apas pour but la fabrication d’un Missel nouveau, mais l’unification et la réglementation de la Messe traditionnelle. Comme le disait à l’époque Jean Madiran : « la différence est abyssale ». (Itinéraires n° 205). Le Cardinal est très clair : « Bien sûr, on fit croire que c’était tout à fait normal. Le Missel précédent avait été conçu par Pie V en 1570, à la suite du Concile de Trente. Il était normal qu’après quatre cents ans et un nouveau Concile, un nouveau Pape présente un nouveau Missel » (La Mia Vita p. 132)

Qui a fait croire cela ? Mais le Pape Paul VI lui-même ! « Mais la vérité historique – il faut mesurer l’importance des mots – est tout autre, écrit le Cardinal. Pie V s’était contenté de réviser le Missel romain en usage à l’époque comme cela se fait normalement dans une histoire qui évolue… Il s’agissait d’un processus continu de croissance et d’épurement sans rupture. Pie V n’a pas créé de Missel. Il n’a fait que réviser le Missel, phase d’une longue évolution. La nouveauté, après le Concile de Trente, était d’un autre ordre ».

Là, le Cardinal rappelle l’histoire : l’irruption du Protestantisme dans le champ ecclésial, la pagaille qui s’en suivit dans l’Église. Et il poursuit : « Dans cette confusion devenue possible par manque de législation liturgique uniforme et par l’existence datant du Moyen Âge, le Pape décida d’introduire le Missale Romanum, livre de Messe de la ville de Rome, comme indubitablement catholique, partout où l’on ne pouvait se référer à des liturgies remontant à au moins deux cents ans. Dans le cas contraire, on pourrait en rester à la liturgie en vigueur car son caractère catholique pourrait alors être considéré comme assuré. Il ne pouvait donc être question d’interdire un Missel traditionnel juridiquement valable jusqu’alors ».

Mais c’est bien ce qu’a fait le Pape Paul VI lors du Consistoire de 1976…

Division ?

Oui ! Une « Divisions interne du Magistère » peut être constatée dans les paroles et les actes de l’autorité. Elle est au principe du trouble de l’Église. Elle peut aussi expliquer une légitime réserve, une observation attentiste. Le Cardinal le constate très simplement, du reste : « Le décret d’interdiction de ce Missel a opéré une rupture dans l’histoire liturgique dont les conséquences ne pouvaient qu’être tragiques » (p. 134)… « Voilà qui nous a porté un énorme préjudice ». L’Église se déchire. Cela devient « inéluctable ». Ces propos sont du Cardinal lui-même. Les mesure-t-on à leur juste valeur ?

Le Pape Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger

Le drame est que cette division dans la hiérarchie se poursuit… de la même manière et sur le même sujet, la réforme liturgique issue du Concile Vatican II, avec le Pape Jean-Paul II

Jean-Paul II, de fait, reçoit les communautés Ecclesia Dei Adflica, le surlendemain, le 26 octobre. Il accueille très paternellement les fidèles et les prêtres, les encourage, leur dit qu’il confirme bien sa position de 1988 sur la liturgie, demande aux évêques une légitime ouverture à la liturgie ancienne. C’est son désir formel… Tout le monde s’en réjouit. Il justifie alors son désir, son souhait, ce désir, ce souhait, en se fondant, lui aussi, sur l’œuvre conciliaire et du Concile de Trente et du Concile Vatican II.

C’est là que le Saint-Père « équipare », lui aussi, l’œuvre du Concile Vatican II à celle du Concile de Trente. Ces deux Concile « se sont particulièrement attachés, dit-il, à éclairer le mystère de la foi »… C’est un sujet controversé… L’un et l’autre Conciles « ont entrepris des réformes nécessaires pour le bien de l’Église », dit le Pape Jean-Paul II. Ainsi de la réforme liturgique de la Messe de Paul VI. Il répète ce que disait le Pape Paul VI : ce qu’a réalisé le Concile de Trente, le Concile Vatican II l’a fait à son tour. Il n’y a pas lieu, semble-t-il, conclut le Pape, de s’opposer à ces deux réformes. Elles sont légitimes. C’est pourquoi il invite « les évêques à avoir une compréhension et une attention pastorale renouvelées aux fidèles attachés à l’ancien rite ». D’autant que la réforme tridentine, aux dires du Pape, a été faite « dans le souci de la continuité avec la Tradition ».

Pourquoi donc alors cette opposition, cet acharnement de la hiérarchie, de Rome même contre ce rite tridentin. C’est incompréhensible ! Mais on pourrait de même dire… cette fois au sujet de la réforme de Vatican II : qu’elle a été entreprise « dans le souci de la continuité avec la Tradition apostolique » et qu’elle mérite même soumission ! Je veux bien le croire, l’admettre. Je le souhaiterais vivement.Mais alors qu’on veuille bien me prouver que l’article 7 de l’Institutio Generalis, de la Constitution Missale Romanum est en continuité avec la Tradition Apostolique et le Magistère constant de l’Église. J’y vois, moi, une expression « de la tradition protestante, nullement la continuité de la Tradition Apostolique ».

Le n° 47 de la Constitution« Sacro Sanctum Concilium » exprime bien la foi catholique sur le Sacrifice de la Croix. C’est le même enseignement que celui de Concile de Trente. La continuité est réelle. Oui. Par contre, le n° 7, le n° 48 de l’Insitutio Generalis de la Constitution « Missale Romanum » se rapprochent franchement de la thèse protestante surla Cène.

Division ! Opposition dans la hiérarchie.

Le cardinal Ottaviani et le cardinal Ratzinger

Le Cardinal Ottaviani vous dit : « Que la réforme liturgique s’éloigne de la foi catholique ».

Le Pape Jean-Paul II vous parle de continuité dans la transmission du dépôt et vous dit que la réforme liturgique issue du Concile Vatican II a été réalisée « dans le souci de la continuité avec la Tradition Apostolique »…. L’Église, dans son Magistère, aujourd’hui « claudique » sur des points essentiels. C’est dramatique.

Mais le Cardinal Ratzinger, lui-même, s’oppose aux Cardinaux Ottaviani et Bacci sur la réforme liturgique. Eux vous disent que la réforme liturgique s’éloigne gravement de la foi et s’en attristent et demandent son abrogation, son rejet (cf. leur lettre au Pape Paul VI).

Le Cardinal Ratzinger, lui, s’est réjoui, sous un certain rapport, de la publication de la nouvelle liturgie. Il l’exprime dans son livre La Mia Vita : « Le plus grand événement, au début de mes années à Ratisbonne, fut la publication du Missel de Paul VI… Il était heureux d’avoir un texte liturgique normatif après une période d’expérimentation qui avait souvent profondément défiguré la liturgie » (p. 132). Il se réjouissait, à Ratisbonne, de la publication dela Messe de Paul VI, texte normatif. Le Cardinal Ottaviani, à la même époque, à Rome, s’en attristait. Le Cardinal Ratzinger ne voyait pas les graves imperfections de ce nouveau rite… Il semble n’y avoir pas été sensible… à l’époque. Et aujourd’hui ?

Et de fait, ce n’est pas tant le nouveau rite de Paul VI qu’il critique, ce sont plutôt les abus, les improvisations, les créativités nombreuses et infidèles. Voilà pour lui, le drame. Il l’exprima clairement dans les couloirs de l’hôtel à la fin de la conférence, le 24 octobre. Le journaliste de 30a Giorni lui demande si la réforme liturgique de Paul VI a été infidèle au Concile de Vatican II, lui-même. Grave question ! Il répond : « Je dirais que l’on célèbre la Messe réellement selon le Missel de Paul VI si on y est fidèle ». Le Cardinal, ici, veut dire que le Nouvel Ordo Missae n’est pas, en soi, invalide. Nous sommes bien d’accord. Nous l’avons toujours dit. Autre un rite invalide, autre un rite équivoque. Il poursuit : « Le problème est seulement qu’il y a beaucoup de créativités, beaucoup de formes arbitraires qui déforment l’essence de cette Messe ». Le Cardinal Ottaviani, lui, s’exprimait différemment sur le rite nouveau et disait qu’il s’éloignait, en soi, de façon impressionnante de la foi catholique. Cela lui suffisait pour le rejeter.

Division ? Oui ! Comme le dit le Révérend Père Joseph de Sainte Marie : « Division interne du Magistère ». On aime ou on n’aime pas la vérité. Elle est ou elle n’est pas. Elle n’est pas évolutive. Ni fonction du temps, de l’histoire ou des événements.

« Veritas liberavit nos ».


Section III : Les propos de Dom Gérard

Nous venons d’analyser la pensée du Cardinal Ratzinger exposée lors de cette réunion du 24 octobre 1998, à Rome. On pourrait la résumer de ces mots: « Plaidoyer pour le juste droit de la Messe traditionnelle dans l’Église ».

Après le discours du Cardinal, Dom Gérard prit la parole aux noms des « congressistes ». Là, il prononça une parole formidablement importante. Il reconnaissait l’« orthodoxie de la Nouvelle Messe »: « Nous croyons en la validité et en l’orthodoxie de la Nouvelle Messe ».

L’orthodoxie de la Nouvelle Messe!

Mais alors que faisait-il de l’affirmation du Cardinal Ottaviani disant dans sa lettre au Pape Paul VI: « Le Nouvel Ordo Missae, si l’on considère les éléments nouveaux susceptibles d’appréciations fort diverses qui y paraissent sous-entendus ou impliqués, s’éloigne de façon impressionnante dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la Sainte Messe, telle qu’elle a été formulée à la XXIe Session du Concile de Trente lequel, en fixant définitivement les « canons » du rite, éleva une barrière infranchissable contre toute hérésie qui pourrait porter atteinte à l’intégrité du Mystère ».

N’était-ce pas cette affirmation qui légitimait son « combat catholique » tout autant que le nôtre?

La question, vous le voyez, était d’importance, d’une importance capitale.

À cette affirmation, je consacrais le numéro de janvier 1999 du Bulletin Saint-Jean-Eudes. J’interpellais Dom Gérard, au nom de l’amitié qui croit tout, qui espère tout et qui ne peut se résigner à voir un ami s’éloigner. Voilà ce que je lui écrivais. J’avais intitulé cet « appel »: « Vous avez dit « orthodoxe », mon Révérendissime Père ».

Il fallait fortifier aussi les « nôtres ». Et les convaincre. Quoi de plus missionnaire! Et de plus respectable!

Vous avez dit « orthodoxe », mon Révérendissime Père ? Oh, que ce voyage à Rome des communautés « Ecclesia Dei (adflicta) », les 24 et 26 octobre derniers, a été désolant, triste, consternant… pourla Tradition Catholique. Non point, bien sûr, en raison du soleil qui, en ces trois jours, éclairait les sanctuaires romains, leur donnant tout leur relief.

Non point aussi en raison de cette douce chaleur si bienveillante aux corps et aux âmes.

Non point encore en raison de cette amitié qui liait les cœurs des congressistes, heureux de se trouver tous en terre romaine, ni de ces rencontres utiles d’anciens amis autour d’une même table…

Tristes pourtant, désolants et même consternants, ces trois jours le furent par les paroles entendues de la bouche de Dom Gérard, le 24 octobre, dans la matinée du samedi, vers 12 heures 15 et reprises – malheureusement – dans le journal La Nef de décembre 1998, intégralement inchangées.

« Le 27 avril 1995, j’ai accepté de concélébrer avec le Saint-Père (dans le rite nouveau), désirant montrer par là que nous tous qui militons pour le maintien de l’ancien Missel, nous croyons à la validité et à l’orthodoxie du nouveau rite ».

C’est bien ce que j’avais entendu. Mes sens ne m’avaient pas abusé. Mon audition fut bien exacte. Mon témoignage fut bien véridique. Je ne m’étais pas trompé.

« Nous croyons à la validité et à l’orthodoxie du nouveau rite ». Paroles du Révérendissime Père Abbé du monastère Sainte-Madeleine, situé au Barroux, en pleine terre chaude de Provence.

Tristes paroles. Consternantes affirmations.

Désolante évolution d’un beau combattant qui, hier encore, affirmait vouloir se dresser contre « l’apostasie immanente » régnant enla Rome « conciliaire », contre « l’autodestruction » de l’Église, qui, hier encore, se dressait contre les « abus de pouvoir » d’une autorité conciliaire imposant « une religion nouvelle séparée de l’Église d’avant le Concile » (J. Madiran, le Saint Sacrifice de la Messe, p. 40).

Tristes paroles de celui qui, hier encore, se tenait joyeusement aux côtés « de la fidélité romaine », aux côtés du Révérend Père Calmel, du Révérend Père Guérard des Lauriers, de Monsieur l’abbé Dulac et qui faisait sienne leur déclaration et leurs beaux témoignages de foi, qui se tenait fièrement aux côtés de Mgr Lefebvre et l’aidait dans son combat pour la Messe catholique de toujours, pour sa pérennité.

Je ne peux accepter cette évolution. Je ne veux croire que les choses soient définitives.

Je peux bien admettre les lassitudes, les arrêts, les chutes d’un royal combattant. Les temps sont durs, les adversités sont grandes. Le combat, ce combat-là, ce combat dela Messe, du maintien dela Messe, contre l’abus de pouvoir d’une autorité faible et libérale, est terrible. Beaucoup peuvent s’arrêter, s’essouffler, s’épuiser, se recroqueviller, se tasser dans un monastère… pour un temps seulement. Mais je veux croire que l’on peut se relever, que l’on peut repartir, que l’on peut reprendre force et courage. Il faut même s’y employer. Ses amis d’hier peuvent prier, peuvent même argumenter, voire brutaliser, bousculer… dans le but de réchauffer, de fortifier, d’encourager, de faire réfléchir… pour rebâtir un « front commun », un front de nouveau uni, un front plus fort pour bouter hors des limites visibles de l’Église, l’ennemi infiltré. C’est mon désir, ici, dans ces lignes. Est-ce utopie ? Mais la charité croit tout.

Ils étaient bons ces temps anciens

• où l’on communiait à la même pensée, à la même doctrine, où l’on aimait se retrouver dans les mêmes lieux, dans les mêmes séminaires, dans le même cloître,
• où l’on s’exhortait amicalement dans cette crise liturgique – aux conséquences épouvantables –, aux saintes lectures – à celle d’Itinéraires, de Nouvelles de Chrétienté, de La Lettre de la Péraudière,
• où l’on protestait ensemble d’un attachement à la liturgie ancienne, attachement que l’on disait sans terme: « Notre attachement à l’ancienne liturgie n’aura point de terme » (Itinéraires).

Cela n’a pu être que d’un jour, pour un jour, que pour hier.

Une amitié vraie ne passe pas. Une amitié est fidèle.

Elle ne se décourage pas. Elle entreprend tout pour le seul honneur de l’amitié un jour connue. Elle espère tout dans la seule certitude de la vérité aimée. Elle espère tout de la vérité connue. Elle met toute son espérance en la seule force de la vérité. Elle croit toujours au redressement possible des cœurs. Elle croit à la force de la Messe.« Elle sait que c’est la Messe qui, sans cesse, suscite, fortifie, inspire les témoins de la Foi »… Alors l’amitié attend toujours des jours meilleurs. Elle est en droit de les espérer… L’amitié vraie, sacerdotale veut se souvenir. Elle veut faire repenser à la belle déclaration du Révérend Père Calmel, publiée dans Itinéraires. Elle veut rappeler à celui qui – aujourd’hui – hésite, les fortes paroles de ce héraut de la Foi auxquelles – hier – il vibrait. « Je m’en tiens à la Messe traditionnelle, celle qui fut codifiée mais non fabriquée par saint Pie V au XVIe siècle, conformément à une coutume plusieurs fois séculaire ».

Révérendissime Père, c’est aussi votre propos d’aujourd’hui. C’était le vôtre déjà hier… C’est encore le vôtre aujourd’hui. Nous voulons le croire et l’espérer. Nous nous en réjouissons.

Vous nous le dites. Vous vous définissez encore comme: « celui qui milite pour le maintien de l’ancien Missel ». Deo gratias !

Et vous disiez, en même temps, avec le Révérend Père Calmel, avec Monsieur Madiran, avec le Révérend Père Dom Guillou, votre refus de l’« Ordo Missae » de Paul VI.

Le Révérend Père Calmel écrivait : « Je refuse donc l’Ordo Missae de Paul VI » car l’amour de la vérité implique le refus de l’erreur. « Je refuse donc l’Ordo Missae de Paul VI ».

Vous disiez cela vous aussi hier. Vous ne le dites plus aujourd’hui. Vous refusiez « l’Ordo Missae » parce qu’il ouvrait dans l’Église, avait ouvert dans l’Église « une véritable révolution liturgique universelle et permanente » (Révérend Père Calmel). Et vous affirmiez – avec lui – en conséquence, votre droit « de refuser de porter la marque de cette révolution liturgique ».

Et le Cardinal Ratzinger – aujourd’hui – approuve cette mâle résolution d’hier – la vôtre – lui qui parle maintenant « de rupture dans l’histoire de la liturgie dont les conséquences ne pouvaient qu’être tragiques » (Cardinal Ratzinger). Vous estimiez de « votre devoir de prêtre de refuser de célébrer la Messedans un rite équivoque ». Le mot était prononcé au sujet de la

Nouvelle Messe… Messe équivoque, disiez-vous. Vous fûtes longtemps fidèle à cette parole.

Il a fallu attendre le 27 avril 1995 pour que l’on vous voit concélébrer avec le Souverain Pontife dans le nouvel Ordo Missae. Monsieur l’abbé Bisig ne vous a pas suivi… Il le pouvait. Il ne le fit pas. Honneur à lui. Il n’aurait pas fallu vous en justifier trois ans après… et dire que la Nouvelle Messe est « orthodoxe », i.e. « conforme en tout point à la doctrine catholique ». Non. Vous disiez, hier, avec le Révérend Père Calmel, que « ce nouveau rite favorisait – au contraire – la confusion entre la Messe catholique et la cèneprotestante ». Vous refusiez « cette confusion », cette situation équivoque, « persuadé qu’à laisser faire ainsi le cours des choses, on tomberait sans tarder d’une Messe « interchangeable », dans la messe carrément hérétique et donc nulle », et donc invalide. Vous disiez, à l’époque, que « la réforme révolutionnaire de la Messe, si l’on n’y prenait garde, irait son train d’enfer ». Comment acceptez-vous de vous en rendre complice… ne serait-ce qu’une fois ?

Telles étaient vos paroles, hier, vos résolutions, celles que vous teniez avec vos amis. Vous pensiez que cette attitude, noble et fière, était seule capable de vous permettre, à vous et à vos sympathiques moines « de persévérer dans la voie de la fidélité à votre sacerdoce » et donc – à rendre à Dieu, votre juge suprême – « l’humble témoignage de votre office de prêtre ». Prêtrise que l’on ne reçoit pas pour soi mais pour le bien de l’Église et des fidèles. C’était beau. Votre fidélité à la Messe de toujours – hier forte aujourd’hui incertaine –, permettait aux fidèles fréquentant votre monastère « de participer au Saint Sacrifice sans équivoque possible, de communier sans risque d’être dupes au Verbe de Dieu incarné et immolé, rendu réellement présent sous les saintes Espèces ». Votre fidélité – sûre – était, pour eux, la tranquillité de leur foi et de leur piété. C’était justice. Qu’en sera-t-il demain ? Si par malheur vous alliez au-delà. Et pourquoi n’iriez-vous pas au-delà… un jour… si vous n’êtes attaché à la messe ancienne que par la seule esthétique de la Messe de toujours et si vous n’êtes plus « heurté » par ce « Novus Ordo Missae » qui ne veut voir dans la Messe qu’« un simple mémorial… ». Vous refusiez, hier, « à vous plier au nouveau rite, forgé de toutes pièces par Paul VI » parce que vous refusiez de collaborer – pour votre part du moins – « à instaurer progressivement une messe mensongère où la présence du Christ (risque) de n’être plus véritable mais risque de se transformer en un mémorial vide ». Vous craigniez « en prenant le Nouvel Ordo Missae, de ne plus offrir à Dieu réellement et sacramentellement, le sacrifice de la Croix ». Mais, si vous cédiez définitivement à la pression d’une « main cachée », que deviendrait votre monastère qui tire sa raison d’être, sa gloire, de l’oblation du Sacrifice dela Croix renouvelé sur l’autel de votre belle abbatiale ?

Vous craigniez – à l’époque – si vous aviez cédé, que votre communion à la Sainte Eucharistiene soit plus qu’un repas – religieux peut-être – mais qu’un repas où l’on mange seulement un peu de pain et l’on boit un peu de vin, rien d’autre qu’un souvenir, qu’un moment de prière – collectif – comme chez les protestants. Votre gloire, votre honneur, votre piété étaient, alors, de « ne pas consentir à collaborer à l’instauration révolutionnaire d’une messe équivoque, tout orientée vers la destruction de la Messe ».

Vous vous dressiez – alors – contre les abus de pouvoir de l’autorité… de plein fouet. Et vous puisiez votre mâle courage dans la Foi, dans « la grâce du cœur de Jésus », dans la grâce de la Messe, du Saint-Sacrifice, vous confiant en ces heures difficiles, en sa seule puissance, sachant ainsi que « celui qui perd sa vie en ce monde à cause du Seigneur, la sauve pour la vie éternelle ». Votre refus du Nouvel « Ordo » – qui ne vous empêchait pas pour autant – « de reconnaître sans hésiter l’autorité du Saint-Père » (Révérend Père Calmel) était fondé sur la doctrine catholique la plus sûre. Vous confessiez le caractère sacrificiel dela Messeet vous affirmiez alors qu’il était mal exprimé dans le Nouvel « Ordo ». Avec le Père Calmel, vous disiez : « Je soutiens que le Pape Paul VI commet un abus d’autorité d’une gravité exceptionnelle lorsqu’il bâtit un rite nouveau de la Messe sur une définition de la Messe qui a cessé d’être catholique ». La messe, écrit-il dans son ORDO MISSAE, est le rassemblement du peuple de Dieu, présidé par un prêtre, pour célébrer le mémorial du Seigneur. « Cette définition insidieuse omet de parti pris ce qui fait catholique la Messecatholique, à jamais irréductible à la Cène protestante. Car dans la Messe catholique, il ne s’agit pas de n’importe quel mémorial ; le mémorial est de telle nature qu’il contient réellement le Sacrifice de la Croix, parce que le Corps et le Sang du Christ sont rendus réellement présents par la vertu de la double consécration. Cela apparaît à ne pouvoir s’y méprendre dans le rite codifié par saint Pie V, mais cela reste flottant et équivoque dans le rite fabriqué par Paul VI » (Itinéraires, Sept-Oct. 1970).

Vous confessiez également le rôle unique du prêtre dans l’oblation du Sacrifice alors qu’il agit « in persona Christi ». « De même, dans la Messe catholique, le prêtre n’exerce pas une présidence quelconque ; marqué d’un caractère divin qui le met à part pour l’éternité, il est le ministre du Christ qui fait la Messe par lui ; il s’en faut de tout que le prêtre soit assimilable à quelque pasteur, délégué des fidèles pour la bonne tenue de leur assemblée. Cela, qui est tout à fait évident dans le rite de la Messe ordonné par saint Pie V, est dissimulé sinon escamoté dans le rite nouveau » (Itinéraires, idem). Telles étaient vos propositions. Telle était votre foi. Et dans cette profession de foi, vous mettiez tout votre honneur. « Mon honneur sacerdotal me demande de ne pas avoir l’impudence de trafiquer la Messe catholique, reçue au jour de l’ordination ». Et dans cette profession, vous faisiez la preuve de votre fidélité et de votre amour. Vous vouliez ainsi garder intact le dépôt infiniment précieux qui vous fut confié lorsque l’Évêque vous imposa les mains. Et dans cette profession, dans cette fidélité, dans cet amour de la Messe, vous vouliez vivre et mourir, vous en remettant au patronage de Notre-Dame. Vous lui demandiez « qu’elle vous obtienne de rester fidèle, fidèle jusqu’à la mort, à la Messe catholique véritable et sans équivoque». Tuus sum ego Salvum me fac. Je crois à la force de cette prière. À la toute puissante intervention de la Vierge fidèle. C’est pourquoi je ne désespère pas, Très Révérendissime Père Abbé, de vous voir revenir à cette noble profession de foi, à ce noble temps où, avec Monsieur Madiran, vous écriviez et disiez : « Nous sommes irrévocablement liés à tout ce que l’évolution conciliaire méconnaît, méprise ou détruit. Nous sommes irrévocablement liés à l’être historique de l’Église, par lequel la Révélation divine a été transmise jusqu’à nous, cet être historique de l’Église que l’impiété moderne, l’impiété filiale des hommes d’Église, l’impiété conciliaire insulte systématiquement. Nous sommes irrévocablement liés à l’universelle fixité, à travers l’espace et le temps, des paroles et des sacrements du salut. Nous sommes irrévocablement liés au Catéchisme romain, à la Messe catholique, à la Foi traditionnelle, seules garanties, garanties indispensables que notre prière et notre espérance ne s’en vont pas à la dérive rêver un Sauveur mythique, fruit de notre imagination et de nos passions, prenant la place du réel et vivant Christ Jésus Notre Seigneur. L’évolution conciliaire s’éloigne chaque jour davantage de la parole, de la doctrine, de la loi de Jésus-Christ. Elle est ouverte au monde, ouverte au communisme, ouverte sur le néant. Nous sommes irrévocablement liés à la succession apostolique et à la primauté du siège romain : mais non aux caprices et aux défections de leurs détenteurs, lesquels ne sont point exceptés de l’application du précepte qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Disons-le calmement, disons-le doucement, disons-le sans colère mais non sans résolution, dans ce lendemain blême du désastre consommé : derrière l’évolution conciliaire, il y a la main qui la guide. Nous savons depuis longtemps quelle est cette main. Nous avons toujours évité de la frapper. Mais il faut bien la repousser, ou du moins lui échapper, si elle vient elle-même, maintenant, nous étrangler » (Jean Madiran, Itinéraires, Juillet-Août 1976).


Section IV : l’évolution de la pensée de Dom Gérard

De telles affirmations de Dom Gérad lors du pèlerinage à Rome, en 1998 ne laissèrent pas certains de la chrétienté dans l’indifférente. Jean Madiran, son ami, dut sauter à sa défense. Il écrivit un article dans Présent du 17 avril 2008, intitulé : Dom Gérard et la messe.

En voici le texte ;

« Il n’y aurait donc plus de problème avec la nouvelle messe de Paul VI. La mouvance traditionnelle elle-même a enfin compris la nécessité de l’admettre telle quelle. La reconnaissance de cette nécessité, eh bien ce fut Dom Gérard le moteur d’un tel miracle. On l’en félicite ou on le lui reproche, mais enfin c’est bien lui qui l’a fait : un mois après ses funérailles, voilà déjà ce que l’on pouvait entendre et lire en substance, voire littéralement.

Si on laisse passer aujourd’hui, que n’inventera donc pas dans un an.

Bref avertissement. – Il faut d’abord savoir de quoi l’on parle et ce que signifient les mots que l’on emploie. C’est l’usage qui en est le grand maître. Quand les gens entendent parler de « messe de Paul VI », de « nouvelle messe » ou de « nouvel Ordo Missae », ils comprennent qu’il s’agit des célébrations auxquelles ils assistent (ou participent) dans les paroisses, depuis presque quarante ans.

En réalité ce ne sont pourtant pas, la plupart du temps, des « messes de Paul VI » mais, au mieux, des « messes issues de la messe de Paul VI ».

Avec Jean-Paul II

En 1995, à la tête d’un important pèlerinage à Rome, Dom Gérard apportait au Pape une caisse de carton contenant 70.000 signatures en faveur du rite traditionnel.

Jean-Paul II lui accorda une audience qu’il programma comme faisant suite à une concélébration dans sa chapelle privée. C’était une marque d’estime et un grand honneur d’être invité à concélébrer avec le Pape… mais dans le rite de Paul VI, ce n’était pas forcément une attention délicate. On aurait attendu plutôt l’inverse : la concélébration avec le Souverain Pontife existe en effet dans le rite romain traditionnel. (L’attente, d’ailleurs, se prolonge, pourquoi le taire, on peut le dire en tout respect, l’attente d’une messe célébrée par le Pape selon ce que Benoît XVI a finalement nommé le « rite extraordinaire ».) A l’occasion de cette concélébration, Dom Gérard eut l’occasion de rappeler publiquement quelque chose de bien connu, « la validité et l’orthodoxie » du nouveau rite promulgué par Paul VI.

Le terme d’« orthodoxie » choqua le cher abbé Paul Aulagnier. En l’occurrence il signifiait simplement que, dans son texte authentique, la nouvelle messe n’est pas hétérodoxe, elle n’est pas hérétique. C’est ce que dirent dès 1969 le cardinal Ottaviani, Cristina Campo, Guérard des Lauriers, Raymond Dulac, Louis Salleron (etc.) ; et c’est ce qui est resté constamment admis par la plupart de ceux qui ont émis des doutes, des réserves, des objections à l’encontre de cette artificielle fabrication, « pernicieuse par son caractère évolutif et œcuménique ».

En France

L’année suivante, Dom Gérard s’est trouvé dans une situation analogue quand il s’est agi de faire entrer le Barroux dans la conférence monastique de France.

Les évêques susceptibles d’accepter une fondation du Barroux dans leur diocèse étaient contraints, au nom d’une « collégialité » manipulée par son noyau dirigeant, de refuser leur autorisation aussi longtemps que le Barroux ne serait pas admis dans la conférence monastique. Celle-ci, probablement sous la pression du même noyau dirigeant, exigea, pour une telle admission, deux concélébrations et, en outre, l’assurance de ne jamais interdire aux prêtres du Barroux de concélébrer en dehors de leur monastère. Cette dernière exigence, Dom Gérard a reconnu plus tard qu’il aurait pu la rejeter en se retranchant sur le droit propre de la communauté du Barroux, fondé sur les Déclarations, approuvées par Rome, auxquelles les moines du Barroux sont solennellement liés par leurs vœux de religion. On y lit en effet : « Vie monastique selon la Règle de saint Benoît et les coutumes léguées par nos anciens, l’office divin et la liturgie de la messe célébrés selon les rites plus que millénaires de la Sainte Eglise Romaine, dans la langue latine : telles sont les deux sources qui ont donné naissance à la communauté du Barroux et constituent sa raison d’exister. » Ce n’est pas un indult dont il serait loisible d’user ou de ne pas user, et qui pourrait être supprimé, c’est ce que le droit canon appelle une lex propria, c’est la « loi propre » de la communauté du Barroux.

Selon une thèse contraire, aucun supérieur religieux ne pourrait interdire à un prêtre de concélébrer selon le « rite ordinaire ». C’est peut-être là une de ces quaestiones disputatae où diverses opinions sont libres de s’opposer les unes aux autres.

Un cas particulier

En tout cas voilà tout ce que l’on peut trouver chez Dom Gérard qui paraisse « en faveur » (?) de la messe nouvelle. Il ne s’en est point caché, cela est de notoriété publique, il a dit ce qu’il avait à en dire, et il n’y a vraiment pas de quoi en faire de lui le moteur ni même un bienveillant accompagnateur du ralliement (qui d’ailleurs n’a pas eu lieu) de la mouvance traditionnelle à une prétendue « nécessité » de la nouvelle messe. Dans la formation qu’il leur a donnée, il a toujours dit à ses moines de s’en abstenir à l’extérieur comme à l’intérieur du monastère. Il aimait mentionner les quatre années où trois moines du Barroux, étudiants à Rome et logés à l’abbaye Saint-Anselme, ont à contre-courant respecté la règle de refuser toute concélébration.

Autrement dit, ce qu’il a été amené à faire en certaines circonstances doit être – pour reprendre une formule officielle employée par le Saint-Siège dans une tout autre affaire – considéré comme « un cas particulier qui ne saurait être généralisé ». Dom Gérard lui-même s’est élevé, et parfois par écrit, contre une telle généralisation :

– Je regrette infiniment, protestait-il, que les deux concélébrations que j’ai consenties pour le bien de notre fondation d’Agen puissent créer un précédent dont on s’autoriserait à tort, non seulement pour en poursuivre et multiplier la pratique, mais aussi et surtout pour le reconnaître comme l’exercice d’un droit.

Gravement, il ajoutait à ce sujet :

– Il me revient le droit d’interdire formellement que l’on s’autorise de moi pour faire le contraire de ce que j’ai enseigné et pour quoi j’ai milité contre vents et marées.

Par « principe »

Selon une vue sommaire, qui est un piège, il ne pourrait y avoir que deux attitudes : ou bien reconnaître la « nécessité d’adopter » la nouvelle messe, ou bien la « refuser par principe ».

Mais « par principe » a un sens propre et un sens figuré.

Au sens propre, refuser la nouvelle messe par principe, ce serait la déclarer invalide ou hérétique.

Au sens figuré, c’est s’en abstenir partout et toujours.

La plupart des prêtres et des fidèles qui s’abstiennent partout et toujours de la nouvelle messe ne la croient cependant ni hérétique ni invalide.

D’ailleurs, dans la plupart des cas, ce n’est point de la « messe de Paul VI » qu’ils s’abstiennent, mais en fait de « messes issues de la messe de Paul VI » dont la valeur est manifestement incertaine.

Et puis…

Ce qui contribue à tout brouiller, c’est aussi, voire d’abord, l’usage de catégories artificielles qui enferment (et déforment) les réalités dans une opposition dialectique entre « ouverture » et « ghetto », « avenir » et « passé », « positif » et « négatif », « largeur d’esprit » et « fermeture ». Ce vocabulaire, ces concepts, ces critères sont d’esprit marxiste-léniniste, ils ont, dans nos démocraties occidentales, survécu à l’effondrement de la Russie soviétique. Les médias en demeurent pourris. La contagion, si l’on n’y veille, n’en épargne personne.

La rumeur dont nous parlons, la mauvaise rumeur, orale ou imprimée, semble n’avoir pas tout à fait ignoré la fermeté de Dom Gérard face à la nouvelle messe : alors elle trouve commode de supposer que ce fut à la fin de sa vie. Tardivement, sa position serait devenue moins irénique, plus sévère, parce qu’il serait devenu attentif aux effets catastrophiques de la réforme liturgique. Comme s’il n’en avait rien aperçu quand il se faisait (sans motif ?) ermite à Bedoin.

Jusqu’ici, on n’avait entendu aucun prêtre, aucun laïc déclarant avoir été amené par Dom Gérard à reconnaître la nécessité du nouveau rite. Si maintenant il existe une exception, ce doit être un malentendu.

JEAN MADIRAN

Article extrait du n° 6571 de PRESENT du Jeudi 17 avril 2008, pp. 1 et 3

Réponse de M l’abbé Aulagnier le 25 avril 2008

Je répondais à Jean Madiran le 25 avril 2008 dans Item sur la rubrique « Regards sur le monde… », le n°  167, dans un article intitulé : « Dom Gérard et la Messe…quelques nuances et précisions ». Les nuances et précisions que j’apportais sur ce noble personnage étaient, à l’époque très peu connues. Voici l’article :

« Dans Présent du jeudi 17 avril 2008,  Jean Madiran, dans un article intitulé « Dom Gérard et la messe »,  prend la « défense » de Dom Gérard quant à sa position sur la messe tridentine. Il refuse de voir quelques faiblesses de cet illustre père abbé en cette « affaire » liturgique. La « fermeté de Dom Gérard face à la nouvelle messe » est, dit-il évidente. Les fondations de Bedouin puis du Barroux en sont  la preuve. Les constitutions « approuvées et confirmées », le 16 mars 1989 par le Saint Siège sont claires. On peut y lire : « Plus de vingt ans après l’ouverture du Concile, au milieu de tant d’incertitudes et d’angoisses qui troublent même les catholiques fidèles, les moines du Monastère Sainte Madeleine veulent joindre, à la fidélité à (leur) héritage monastique, la fidélité à la tradition liturgique de la sainte Eglise, notamment au Missel romain promulgué en 1570 par saint Pie V, sur l’ordre du concile de Trente(….)

« Vie monastique, selon la Règle de saint Benoît et les coutumes léguées par nos anciens, office divin et liturgie de la messe célébrés, dans la langue latine : telles sont les deux sources qui ont donné naissance à la communauté du Barroux et constituent sa raison d’exister. »

Ces paroles sont citées dans « le Livre Blanc » du Barroux à la page 19 : « Livre Blanc reconnaissance canonique du Monastère. 1970-1990 »

Jean Madiran cite seulement le dernier paragraphe.

Voilà ce qu’a voulu dès le début et pour toujours Dom Gérard.

Honneur à Dom Gérard.

Jean Madiran cite également  dans cet article des passages d’une lettre que Dom Gérard a cru devoir écrire à ses moines quelques temps avant que le Bon Dieu le rappelle à Lui. Presque un an avant. On est content d’en connaître quelques extraits. Il n’en donne pas la date. Cette lettre est du  9 mars 2006.

Les raisons de cette lettre laissent supposer une situation « tendue » au monastère.  Les quelques concélébrations dans le rite nouveau que Dom Gérard avaient dû concéder à l’extérieur du monastère, sous la pression des événements, auraient, semble-t-il, occasionné quelques confusions parmi les moines, certains en prenant occasion pour désirer introduire le nouveau rite dans les célébrations conventuelles, en en réclamant même le « droit ».

Dom Gérard réagit avec vigueur.  Jean Madiran en site, vous dis-je, quelques passages: « Je regrette infiniment, écrivait Dom Gérard, que les deux concélébrations que j’ai consenties pour le bien de notre fondation d’Agen puissent créer un précédent dont on s’autoriserait à tort, non seulement pour en poursuivre et multiplier la pratique, mais aussi et surtout pour le reconnaître comme l’exercice d’un droit. »

C’est une belle protestation. Elle nous réjouit profondément.

Gravement, il ajoutait, à ce sujet, nous dit encore Jean Madiran : « Il me revient le droit d’interdire formellement que l’on s’autorise de moi pour faire le contraire de ce que j’ai enseigné et pour quoi j’ai milité contre vents et marées ».

Aussi suppliait-il le 4 mars 2006, je peux l’ajouter,  « à deux genoux, pour l’unité de la communauté de tabler fermement sur notre droit propre. En 1997, il y a 9 ans, en réunion de prêtres, c’était la ligne définie par le Père Abbé pour la communauté. Merci mon cher Père Abbé de bien vouloir continuer ». Ce mot est souligné dans le texte. Il s’adressait au RP Louis Maris, son successeur à la tête du monastère.

Voici qui est clair. Voici ce qu’il faut retenir. Voici quel est, en quelque sorte,  son testament. Ceci connu, ce que je souhaitais,  fera l’unité du monastère. J’en suis convaincu.

Toutefois, il faut reconnaître, me semble-t-il,  que Dom Gérard eut parfois quelques attitudes « équivoques » et très « politiques » dans ce « combat » pour la messe dite de saint Pie V.

Je lui reproche d’avoir signé le protocole entre la C.M.F  (Centre Monastique de France) et l’abbaye du Barroux. Jean Madiran y fait une courte allusion.

En voici le texte :

« En vue du vote d’admission de l’abbaye du Barroux comme membre de la conférence monastique de France, il a paru nécessaire aux membres du bureau de cette Conférence, réunis le 14 octobre 1998, d’inviter un représentant de ce monastère afin de préparer avec lui un protocole pouvant servir de base à ce vote. Le Père abbé du Barroux a délégué pour cela le P. Basile Valuet, préfet des études.

Il parait d’abord utile de prendre en compte l’histoire de ce monastère, son cheminement aussi bien avant qu’après sa réconciliation avec l’Eglise en 1988, le contexte familial de nombreux moines issus des milieux proches d’Ecône, et donc les ruptures avec leurs familles, leurs amis et même au sein de la communauté, souvent occasionnées par cette réconciliation.

Il convient d’ajouter que l’abbé et la communauté du Barroux n’ont jamais mis en doute la validité de la messe célébrée selon le rite de Paul VI, et que par ailleurs, suite à une étude approfondie du Concile Vatican II (notamment sur la liberté religieuse), ils adhèrent désormaisunanimement à sa doctrine. Ceci permet d’augurer une évolution des moines de cette communauté, qu’il faut laisser se poursuivre à son rythme ( par exemple dans le domaine de la concélébration).

Ceci étant, le Père Abbé accepte :

-de concélébrer ou d’envoyer son représentant concélébrer avec l’évêque diocésain à la messe chrismale, partout où son monastère est ou sera implanté

-que les moines prêtres de son monastère puissent, s’ils le désirent, concélébrer à la messe conventuelle dans les communautés où ils seront en visite.

-Enfin, il faut noter que les prêtres en visite à l’abbaye du Barroux peuvent, s’ils le souhaitent, célébrer, voire concélébrer, la messe selon le rite de Paul VI »

Au bas du document, vous trouvez la signature du Président du CMF, le RP Etienne Ricaud et le RP abbé Dom Gérard, OSB.

Dom Gérard n’aurait pas dû signer un tel document. Il acceptait ainsi le bi ritualisme pour ses moines, même dans son propre monastère. Il ne dressait plus une totale  barrière face au nouveau rite, d’une « fabrication artificielle », comme le dit Benoît XVI, « pernicieuse par son caractère évolutif et œcuménique ».

Mais honneur à Dom Gérard qui, dans sa lettre du 9 mars 2006, à ses moines, écrit : «  je le regrette maintenant puisque certains d’entre vous le considèrent comme un précédent, chose que je ne voulais absolument pas ».

Certes ! Mais quel précédent !

Fallait-il pour avoir une reconnaissance dans un diocèse aller jusque-là… ? J’ai toujours préféré la mâle attitude de Mgr Lefebvre…que j’ai cherché à appliquer, dans la FSSPX, dès années durant et que je poursuis.

De plus, il me paraît fragile de s’appuyer sur son « droit propre », fut-il reconnu par Rome…On sait ce qu’il en a coûté aux autres communautés « Ecclesia Dei Adflicta ». ( Nous le verrons dans le prochain chapitre)  Elles ont bien failli être « englouties » malgré le droit propre inhérent à leurs Constitutions. (cf Mon livre : l’enjeu de l’Eglise : la messe, Livre IV l’affaire de la Fraternité saint Pierre p. 393 et sv, aux éd Héligolande. BP 2 27290 Pont-Authou). Il vaut mieux s’appuyer sur la Bulle Quo Primum Tempore, non abolie, comme vient de le reconnaître enfin Benoît XVI  qui donne un droit perpétuel à tout prêtre de célébrer cette messe tridentine. C’est un droit universel et non seulement particulier !. C’est plus fort.

Je dois dire aussi que je regrette qu’il ait accepté de « recevoir » le « Motu proprio « Ecclesia Dei » du 2 juillet 1988. Il est vrai que l’Eglise s’engageait, dans ce texte,  à « respecter le désir spirituel de tous ceux qui se sent(ai)ent liés à la tradition liturgique latine en faisant une application large et généreuses des directives données en leur temps par le Siège Apostolique pour l’usage du missel romain selon l’édition  typique de 1962 ». C’était très tentant !

Mais quelles étaient donc les directives romaines en cette affaire liturgique, à cette époque,  sinon celles précisées par la lettre du 3 octobre 1984, la lettre « Quattuor abhinc annos ». La note 9 y renvoyait, du reste,  expressément. Il aurait dû le voir.

Or cette lettre oblige, pour bénéficier de l’usage de la liturgie de 1962, de reconnaître la « légitimité et la rectitude doctrinale du missel romain promulgué en 1970 par le Pontife romain Paul VI ». C’est le « a » de la lettre du 3 octobre 1984.

Or cela, Dom Gérard ne pouvait pas l’accepter. Que la nouvelle messe soit valide, nul ne l’a jamais nié ni contesté. Surtout pas le Père Calmel, l’abbé Dulac, Mgr Lefebvre, M Salleron…mais tous ont contesté la rectitude doctrinale de cette réforme liturgique. Ce fut la raison même de leur résistance. C’était la conclusion de la lettre de présentation signée par le cardina Ottaviani,  le Cardinal Bacci au Pape Paul VI.  C’est l’objet du Bref Examen Critique. M l’abbé Dulac, Mgr Lefebvre contestaient même la « légitimité canonique » du Novus Ordo Missae en ce sens qu’ils constataient  les  irrégularités canoniques dans sa publication.

Et voilà pourquoi j’ai tant reproché à  Dom Gérard – ce que me reproche gentiment Jean Madiran dans son article  -   d’avoir prononcé en 1998, le 24 octobre 1998, le mot « orthodoxie » devant le cardinal Ratzinger pour justifier sa concélébration avec le Pape Jean-Paul II. J’ai toujours compris ce mot dans le sens de « rectitude doctrinale ».

C’est en ce sens, du moins, que je l’interprétais et qu’il fallait, je crois, l’interpréter.

Le cardinal Ratzinger lui-même venait de parler, le premier, en ce 24 octobre 1998,  « d’orthodoxie ». Il en donnait la définition. Il disait : « Il est bon de rappeler ici ce qu’a constaté le Cardinal Newman qui disait que l’Eglise, dans toute son histoire, n’avait jamais aboli ou défendu des formes liturgiques orthodoxes, ce qui serait tout à fait étranger à l’Esprit de l’Eglise. Une liturgie orthodoxe, c’est-à-dire qui exprime la vraie foi, n’est jamais la compilation faites selon des critères pragmatiques de diverses cérémonies dont on pourrait disposer de manières positivistes et arbitraires – aujourd’hui comme ça et demain autrement …».

Tout de suite après, Dom Gérard prenait la parole et disait : « Le scandale de la division doit cesser, pour être remplacé par la concorde, la concertation et l’unité. C’est dans cet esprit de paix et de concorde que le 27 avril 1995, j’ai accepté de concélébrer avec le saint Père, désirant montrer par-là que nous tous qui militons pour le maintien de l’ancien missel, nous croyons à la validité et à l’orthodoxie du nouveau rite ».

Mais  précisément cette nouvelle messe exprime-t-elle la vraie foi ? Est-elle conforme en tous points, comme je le dis dans mon livre l’enjeu de l’Eglise : la messe, à la doctrine catholique ?  Ne s’éloigne-t-elle pas peu ou prou de la foi catholique ?  Mais enfin tout de même, le cardinal Ottaviani a dit que cette nouvelle messe s’éloignait de la doctrine catholique telle que définie pour toujours par le  concile de Trente en sa session 22eme ?

Et voilà pourquoi j’ai trouvé légitime et je trouve encore légitime de protester contre cette affirmation de Dom Gérard.

NB : Je dois préciser que « Lorsque j’ai écrit mon article sur « Dom Gérard et la messe » me permettant de donner quelques « nuances et précisions »  sur l’article de Jean Madiran dans Présent du jeudi 17 avril 2008  portant le titre « Dom Gérard et la messe », je ne savais pas qu’il répondait à un  article de Christophe Geffroy, sur Dom Gérard Calvet, du Barroux,  publié dans la Nef, d’avril 2008, le n° 192. Après en avoir pris connaissance, je comprends mieux la réaction de Madiran. Je le soutiens tout à fait. Il est faux de faire de Dom Gérard un « défenseur de la nouvelle messe ». C’est une contre vérité. Il est faux d’écrire que Dom Gérard  « eut un rôle moteur pour expliquer à la mouvance traditionnelle la nécessité d’accepter le nouvel Ordo ».(C. G. La Nef n° 192) Tout de même ! Quelle audace ! Que Dom Gérard ait eu des attitudes « équivoques », « dangereuses », « politiques » pouvant laisser croire qu’il ne s’opposait plus fortement à la réforme liturgique, peut être ! C’est mon avis. Ce sont les quelques précisions que je me suis permis d’apporter à Jean Madiran.  Mais de là, faire de Dom Gérard, quelqu’un qui a soutenu la réforme liturgique  conciliaire, c’est trop ! Toute son œuvre de bâtisseur et de restaurateur s’élève contre cette affirmation. Il a quitté l’abbaye de Tournay horrifié par l’évolution liturgique de son monastère et a été reconstruire ailleurs…Jean Madiran, son ami, a eu raison de réagir et de s’y opposer en révélant quelques phrases d’une lettre de Dom Gérard qui montrent fortement le contraire : « Je regrette infiniment que les deux concélébrations que j’ai consenties pour le bien de notre fondation d’Agen puissent créer un précédent dont on s’autoriserait à tort, non seulement pour en poursuivre et multiplier la pratique, mais aussi et surtout pour le reconnaître comme l’exercice d’un droit…Il me revient le droit d’interdire formellement que l’on s’autorise de moi pour faire le contraire de ce que j’ai enseigné et pour quoi j’ai milité contre vents et marées ».

C’est clair !

Mais au-delà même de la personne  de Dom Gérard et de son rôle historique, affirmer benoîtement, comme le fait Christophe Geffroy, résumons, qu’ « il n’y aurait plus de problème avec la nouvel messe de Paul VI », que « la mouvance traditionnelle elle-même a enfin compris la nécessité de l’admettre telle quelle », (J M. Présent. Jeudi 17 avril 2008), c’est un peu fort. C’est une contre vérité. C’est aller contre la réalité. C’est se tromper  ou vouloir tromper… Madiran a eu raison de réagir sur  ce sujet.  Et de fait, il a toujours réagi. Il le fit, encore, tout récemment  dans un article de Présent, du 11 avril 2008, en présentant le livre de Yves Chiron : « la vie du Fr. Roger ». Je l’ai repris dans un Flash-Info.  Il était intitulé : « La question de la Messe »

Il le fit de nouveau en défendant l’œuvre ( in genere) et la pensée de Dom Gérard dans cet article du 28 août 2009 intitulé :

« Une évidence de 21 ans

Un auteur anonyme a pris soin cette année, et je l’en remercie, rectifier une erreur de date dans mon article de l’année dernière sur « Dom Gérard et la messe » (Présent du 17 avril 2008). Je m’y exprimais comme si Dom Gérard, en un seul et même voyage à Rome, à la tête d’un grand pèlerinage, avait apporté à Jean-Paul II une pétition en faveur de la messe traditionnelle. En réalité il y eut pour cela deux voyages : l’un en 1995 pour apporter la pétition ; l’autre en 1998, pour le pèlerinage. Ces rectifications correspondent aux dates que donne de son côté l’abbé Paul Aulagnier dans son livre L’Enjeu de l’Eglise (p. 337-339).

Mon erreur matérielle ne change ni n’affecte, semble-t-il, le propos de mon article. Mais toute inexactitude mérite en effet d’être rectifiée. J’invite les lecteurs qui ont conservé mon article de l’année dernière à bien vouloir y joindre le présent rectificatif.

C’est au cours du pèlerinage de 1998 que Dom Gérard prononça le terme contesté d’« orthodoxe ». Par ce terme, il a voulu dire que la messe de Paul VI, une fois son article 7 rectifié, n’est pas hérétique, et rien d’autre.

Tel est mon témoignage

L’auteur anonyme entreprend contester contre moi, par raison démonstrative, l’opportunité même l’adéquation du terme orthodoxe ». Cela tombe à plat parce qu’extérieur au propos de mon article, qui était non pas un jugement de valeur sur l’adéquation ou l’opportunité du terme, mais le témoignage de l’intention de Dom Gérard, arbitrairement contestée : il n’a jamais voulu (ou incité à) se rallier à la nouvelle messe ni aux erreurs issues du Concile, il n’a pas cessé de s’y opposer avec pertinence, sagesse et fermeté.

La querelle interminable qui lui est faite à ce sujet (et subsidiairement à moi-même) n’a d’ailleurs pas pris naissance avec le terme « orthodoxe » de 1998, elle remonte dix ans plus haut : au mois de décembre 1988, où fut lancée pour la première fois la prophétie téméraire selon laquelle Dom Gérard et moi-même allions inévitablement nous rallier aux erreurs et à la messe issues de Vatican II. C’était il y a vingt et un ans. Dom Gérard avait en 1970 entrepris une vie d’ermite puis fondé un monastère justement pour y maintenir, à l’encontre de l’apostasie immanente, la liturgie, la théologie, la règle monastique antérieures aux désordres post-conciliaires. Cette œuvre de Dom Gérard fut et demeure non pluribus impar, elle se poursuit par une abbaye et ses fondations qui vivent, qui expliquent, qui font aimer la piété, la doctrine, les rites, l’esprit traditionnels. Les faits sont là. Les plus brillants raisonnements théoriques ne peuvent rien contre l’évidence des faits. Une évidence de vingt et un ans.

Jean Madiran, Présent du vendredi 28 août 2009

Je  m’élève, à mon tour,  contre l’affirmation de Christophe Geffroy, à savoir  que « la mouvance traditionnelle elle-même a enfin compris la nécessité d’admettre la nouvelle messe telle quelle ». Dire  qu’il n’y aurait  plus de problème pour accepter cette réforme liturgique, que tout serait idoine, ne correspond pas à la vérité. Pour le prouver,  je vous conseille de lire  un article de M l’abbé Dulac, intitulé : « La nouvelle ordonnance de la Messe. Vers une messe œcuménique » écrit en 1969. Cet article n’a pas vieilli. Il est toujours d’actualité. Malheureusement…Il représente toujours la grande préoccupation de la tradition »
(cf Item, Regards sur le monde du 11 mars 2013) .

Suite à cet article de Jean Madiran, je revenais moi-même sur la pensée de Dom Gérard dans un article publié dans ITEM dans la rubrique  « Regards sur le monde » le 16 septembre 2009, reprenant l’ensemble des arguments déjà proposés.
  
Pour conclure, je dirais que je reconnais tout à fait la noble figure de Dom Gérard. Il a marqué son temps. Il l’a marqué par son influence, son rayonnement, par sa foi, par ses œuvres qu’il nous laisse : le Barroux, par son attachement à la vie monastique, bénédictine. Mais je lui reproche, quant à moi, ses attitudes équivoques qui lui permirent d’arriver « discrètement » à son but. Mais à quelle condition ? C’est, je pense, ce que je devais sentir dans sa personnalité et ce qui devait me gêner dans mes relations avec lui alors que je m’occupais en France de la FSSPX et de son rayonnement sous la protection vaillante, enthousiaste et libre de Mgr Lefebvre. C’était la belle période heureuse et joyeuse des années 1976 à 1994, les plus belles années de ma vie sacerdotale.

NB :Je recommande très volontiers la lecture du bel article de Jean Madiran écrit dans Présent après le décès de Dom Gérard et que vous trouverez dans les archives d’Item : Les Nouvelles de Chrétienté, n° 126 : « témoignage de Jean Madiran : Mémoire de Dom Gérard », ainsi que l’article que j’ai écrit aussi après les obsèques de Dom Gérard au Barroux, le 3 mars 2008 , que vous trouverez toujours dans les mêmes archives d’Item dans la rubrique « Regard sur le monde » au 4 avril 2008