19 août 2017

8 novembre 1963 [Mgr Lefebvre] Cinquième intervention au concile (sur l'œcuménisme)

SOURCE - Mgr Lefebvre - 8 novembre 1963

Vénérables Frères,

Nous sommes quelques Pères d’accord avec l’intention du Schéma et toutes ses affirmations relatives aux dispositions internes à l’égard des frères séparés. Puissions-nous, pour notre part, fournir tous les efforts légitimes afin que ces frères reviennent à l’unité de l’Eglise 

Cependant et pour bien des raisons, ce schéma ne nous semble pas favoriser le retour à cette véritable unité. C’est pourquoi, en général, il ne nous plaît pas. Je m’explique :
  1. Pour son titre même, nous approuvons les observations des Eminentissimes Cardinaux Ruffini et Bacci.
  2. Aux chapitres I, II et III, l’exposition des principes nous paraît favoriser un faux irénisme, soit en obscurcissant la vérité, soit en attribuant des dons spirituels excessifs aux frères séparés.
1. En premier lieu, voici comment les vérités sont amoindries :

Il est bien dit, page 17, lignes 20 à 24 : « Rien n’est plus étranger à l’œcuménisme que ce faux irénisme qui détériore la pureté de la doctrine catholique ou en obscurcit la signification véritable et certaine. » En fait, cependant, les vérités les plus fondamentales en ce domaine sont amoindries. Par exemple :
  • Page 7, lignes 25 et suivantes, la vérité essentielle pour encourager l’unité n’est affirmée qu’indirectement et incomplètement, à savoir que l’unique et indispensable source d’unité est le Souverain pontife, Successeur de Pierre et Vicaire du Christ. Là où est le Vicaire du Christ, là est l’Eglise catholique. Là où est le Vicaire du Christ, là est l’Eglise des Apôtres. Un est Dieu, Un est le Christ, Un est le Vicaire du Christ, Une est l’Eglise. Or, le Vicaire du Christ n’est autre, ici sur terre, que le Pontife romain.
    Cette vérité, d’elle-même, avec force et douceur, attire les âmes vers l’Eglise, Épouse du Christ et notre Mère.
  • Page 9, ligne 2, l’Eglise est dite « secours général du salut« . Or, si l’on recourt à la Lettre du Saint-Office[2], on y trouve également ceci : « C’est pourquoi personne ne sera sauvé qui, sachant que l’Eglise a été divinement instituée par le Christ, refuse pourtant de se soumettre à l’Eglise, ou bien dénie l’obéissance due au Pontife romain, Vicaire du Christ. En effet, notre Sauveur n’a pas seulement prescrit à tous les hommes d’entrer dans l’Eglise ; il a aussi institué l’Eglise comme moyen de salut sans lequel personne ne peut entrer dans le royaume de la gloire céleste.»
  • On voit dès lors que, dans le document cité, l’Eglise n’est pas seulement « un secours général du salut».
Ces exemples montrent clairement que la vérité est amoindrie.

2. En deuxième lieu, il n’est pas parlé correctement de l’inspiration du Saint-Esprit et des biens spirituels dont jouissent les frères séparés.
Page 8, ligne 33, il est dit : « Le Saint-Esprit ne refuse pas de se servir de ces Eglises et Communautés ». Or, une telle affirmation contient une erreur : une Communauté, en tant que Communauté séparée, ne peut jouir de l’assistance du Saint-Esprit, puisque sa séparation est une résistance au Saint-Esprit. Celui-ci ne peut qu’agir directement sur les âmes ou user des moyens qui, de soi, ne portent aucun signe de séparation.
Bien d’autres exemples pourraient être apportés, notamment au sujet de la validité du baptême, de la foi de ceux dont le texte ne parle pas comme il se doit… Mais le temps nous presse.
Au chapitre V, sur « la liberté religieuse », toute l’argumentation s’appuie sur un principe faux. 
On y considère comme équivalentes, en effet, la norme subjective et la norme objective de la moralité. 
Les suites de cette équivalence sont telles dans toutes les sociétés, familiale, religieuse, civile, que le principe en est évidemment faux. On dit à ce propos : « Le bien commun servira de norme aux autorités.» 
Alors, comment définir le bien commun, lequel doit être entièrement fondé sur une norme objective de moralité?
En conclusion : les trois premiers chapitres sur « l’œcuménisme » favorisent un faux irénisme ; le chapitre V, fondé sur le subjectivisme, favorise l’indifférentisme. Aussi, nous repoussons ce schéma.

J’ai dit.


(Texte non lu publiquement, déposé au Secrétariat généal du concile)

6 novembre 1963 [Mgr Lefebvre] Quatrième intervention au concile (sur les évêques)

SOURCE - Mgr Lefebvre - 6 novembre 1963

Vénérables Frères,

Nous sommes quelques Pères d’accord avec l’intention du Schéma et toutes ses affirmations relatives aux dispositions internes à l’égard des frères séparés. Puissions-nous, pour notre part, fournir tous les efforts légitimes afin que ces frères reviennent à l’unité de l’Eglise !

Cependant et pour bien des raisons, ce schéma ne nous semble pas favoriser le retour à cette véritable unité. C’est pourquoi, en général, il ne nous plaît pas. Je m’explique :
1° - Pour son titre même, nous approuvons les observations des Eminentissimes Cardinaux Ruffini et Bacci.

2° - Aux chapitres I, II et III, l’exposition des principes nous paraît favoriser un faux irénisme, soit en obscurcissant la vérité, soit en attribuant des dons spirituels excessifs aux frères séparés.
1. En premier lieu, voici comment les vérités sont amoindries : 
  • Il est bien dit, page 17, lignes 20 à 24 : «Rien n’est plus étranger à l’oecuménisme que ce faux irénisme qui détériore la pureté de la doctrine catholique ou en obscurcit la signification véritable et certaine.» En fait, cependant, les vérités les plus fondamentales en ce domaine sont amoindries. Par exemple :  
  • Page 7, lignes 25 et suivantes, la vérité essentielle pour encourager l’unité n’est affirmée qu’indirectement et incomplètement, à savoir que l’unique et indispensable source d’unité est le Souverain pontife, Successeur de Pierre et Vicaire du Christ. Là où est le Vicaire du Christ, là est l’Eglise catholique. Là où est le Vicaire du Christ, là est l’Eglise des Apôtres. Un est Dieu, Un est le Christ, Un est le Vicaire du Christ, Une est l’Eglise. Or, le Vicaire du Christ n’est autre, ici sur terre, que le Pontife romain. Cette vérité, d’elle-même, avec force et douceur, attire les âmes vers l’Eglise, Epouse du Christ et notre Mère. 
  • Page 9, ligne 2, l’Eglise est dite «secours général du salut». Or, si l’on recourt à la Lettre du Saint- Office , on y trouve également ceci : «C’est pourquoi personne ne sera sauvé qui, sachant que l’Eglise a été divinement instituée par le Christ, refuse pourtant de se soumettre à l’Eglise, ou bien dénie l’obéissance due au Pontife romain, Vicaire du Christ. En effet, notre Sauveur n’a pas seulement prescrit à tous les hommes d’entrer dans l’Eglise ; il a aussi institué l’Eglise comme moyen de salut sans lequel personne ne peut entrer dans le royaume de la gloire céleste.» 
On voit dès lors que, dans le document cité, l’Eglise n’est pas seulement «un secours général du salut». 
Ces exemples montrent clairement que la vérité est amoindrie. 
2. En deuxième lieu, il n’est pas parlé correctement de l’inspiration du Saint-Esprit et des biens spirituels dont jouissent les frères séparés. 
  • Page 8, ligne 33, il est dit : «Le Saint-Esprit ne refuse pas de se servir de ces Eglises et Communautés». Or, une telle affirmation contient une erreur : une Communauté, en tant que Communauté séparée, ne peut jouir de l’assistance du Saint-Esprit, puisque sa séparation est une résistance au Saint- Esprit. Celui-ci ne peut qu’agir directement sur les âmes ou user des moyens qui, de soi, ne portent aucun signe de séparation. 
Bien d’autres exemples pourraient être apportés, notamment au sujet de la validité du baptême, de la foi de ceux dont le texte ne parle pas comme il se doit… Mais le temps nous presse. 
Au chapitre V, sur «la liberté religieuse», toute l’argumentation s’appuie sur un principe faux. 
On y considère comme équivalentes, en effet, la norme subjective et la norme objective de la moralité.
Les suites de cette équivalence sont telles dans toutes les sociétés, familiale, religieuse, civile, que le principe en est évidemment faux. On dit à ce propos : «Le bien commun servira de norme aux autorités.»

Alors, comment définir le bien commun, lequel doit être entièrement fondé sur une norme objective de moralité ?

En conclusion : les trois premiers chapitres sur «l’oecuménisme » favorisent un faux irénisme ; le chapitre V, fondé sur le subjectivisme, favorise l’indifférentisme. Aussi, nous repoussons ce schéma.

J’ai dit.

(Texte non lu publiquement, déposé au Secrétariat général du concile)

17 octobre 1963 [Mgr Carli] Texte proposé à la place du chapitre 27 §16 du schéma sur l'Église

SOURCE - Mgr Carli - 17 octobre 1963

Selon l’Evangile, d’institution de Notre-Seigneur Lui-même, saint Pierre et les autres apôtres forment un Collège, en tant qu’ils gardent entre eux la communion sous l’autorité de Pierre ; de même, sont unis entre eux le Successeur de Pierre, le Pontife romain et les évêques, successeurs des apôtres.

La Sainte Ecriture et la Tradition de l’Eglise nous enseignent que, en des cas extraordinaires seulement, les apôtres et leurs successeurs, réunis en Conciles, ont agi collégialement, sous la conduite de Pierre ou des Pontifes romains. Les apôtres, en effet, remplirent personnellement leur mission et transmirent leur pouvoir à leurs successeurs, comme eux-mêmes l’avaient reçu de Notre- Seigneur.

Le Saint Concile, appuyé sur ces saintes traditions, confirme :

Seul le Pontife romain possède personnellement un pouvoir épiscopal, plein et ordinaire, sur l’Eglise universelle. Les évêques, eux, successeurs des apôtres, tels de vrais pasteurs, paissent et gouvernent chacun, avec un pouvoir personnel, immédiat et plénier en son ordre, leur propre troupeau à eux confié.

Par là et quelquefois les évêques aussi, soit tous ensemble, soit quelques-uns, sur convocation ou avec l’approbation du Pontife romain, se réunissent en véritable et propre Collège, agissant d’une seule autorité pour définir et régir les intérêts de l’Eglise universelle ou des Eglises particulières. Telle est la constante et unanime tradition de l’Eglise catholique et nul ne peut la mettre en doute.

Telle est l’ineffable et admirable Constitution de l’Eglise, restée immuable jusqu’à présent et destinée à le rester jusqu’à la fin des siècles, selon les promesses de Notre-Seigneur.

Certes, les circonstances actuelles conseillent aux évêque de se réunir plus fréquemment, unis dans la charité du Christ, afin de mettre en commun leurs pensées, leurs désirs, leurs décisions, leurs soucis pastoraux, gardant toujours une parfait unité, sans jamais toutefois diminuer le pouvoir du Pontife romain, ni celui de chacun des évêques.

[Mgr Williamson - Initiative St Marcel] Pourquoi la Tradition ?

SOURCE - Mgr Williamson - Initiative St Marcel - 19 août 2017


Pouvez-vous, s’il vous plaît, résumer le Concile ?
– L’homme remplace Dieu. Et voilà, c’est facile !
Une des vraies raisons pour laquelle la Fraternité Saint Pie X est en train de « perdre sa saveur » (cf. Mt. V, 13) vient de ce que toute une génération de catholiques Traditionnalistes grandissent sans savoir pourquoi ils sont Traditionnalistes. Or, un catholique voulant garder la foi, ne doit-il pas savoir pourquoi il doit suivre la Tradition ? Dans toute l’histoire de l’Église catholique, le Concile Vatican II a sans doute été le théâtre de la plus violente agression contre la Tradition. Il est donc fort utile d’examiner le résumé en dix points du nouvel enseignement de Vatican II que l’on trouve dans une encyclopédie moderniste (Harper Collins, 1995). Nous avons là, pour chaque point, un bon condensé des erreurs de Vativan II. Ci-après, voici en italique, les dix points modernistes, suivis de la trame succincte de leur réfutation.

1 En premier lieu, l’Église est un mystère ou un sacrement ; elle n’est pas, avant tout, une organisation ou une institution. « Mystère » et « sacrement » sont ici des termes délibérément vagues pour permettre de diluer la notion de structure de l’Église. Pourtant, Notre Seigneur n’a-t-il pas clairement institué Pierre afin qu’il dirige ses apôtres et ses disciples pour le salut des âmes ? Pierre est pape ; les épîtres de saint Paul indiquent bien que les apôtres deviennent évêques et que les disciples accèdent à la prêtrise.

2 L’Église est constituée de tout le peuple de Dieu, et pas seulement de sa hiérarchie, clergé et religieux. Bien sûr, l’Église catholique comprend tous les catholiques, laïcs comme prêtres, mais les prêtres en sont la colonne vertébrale, ou la structure.

3 La justice et la paix font partie intégrante de la mission de l’Église, qui ne saurait se limiter à la prédication de la Parole et à la célébration des sacrements. La doctrine et les sacrements sont les moyens fondamentaux par lesquels l’Église catholique a contribué, plus que n’importe quoi ou n’importe qui d’autre, à la justice et à la paix dans le monde.

4 L’Église englobe tous les chrétiens et ne se borne pas à la seule Église catholique. Les « chrétiens » non catholiques ne peuvent jamais être d’authentiques chrétiens, dans la mesure où, pour ne pas être catholiques, ils doivent rejeter une partie plus ou moins grande de ce que Notre-Seigneur a institué.

5 L’Église est une communion, ou un collège, d’églises locales, lesquelles ne sont pas simplement des divisions administratives de l’Église universelle. Le chaos régnant aujourd’hui dans les « églises locales » du monde entier, prouve éloquemment qu’elles doivent être universellement unies et administrées sous le gouvernement – sage – d’un Pape à Rome.

6 L’Église est une communauté eschatologique ; Elle n’est pas encore complètement le Royaume de Dieu. Partout où les âmes sont en état de grâce, Dieu est roi, non seulement dans le ciel, mais déjà ici-bas sur la terre.

7 L’apostolat des laïcs est une participation directe à l’apostolat de l’Église, et pas seulement une mission que la hiérarchie se chargerait de partager avec eux. De même que le corps humain a besoin à la fois du squelette et de la chair, de même le corps mystique de l’Église a besoin à la fois du clergé et des laïcs (cf. I Cor. XII). Les erreurs opposées (cléricalisme et laïcisme) proviennent de ce qu’on exagère le rôle de l’un ou de l’autre. L’Église a besoin des deux.

8 Il existe une hiérarchie des vérités ; tous les enseignements de l’Église ne sont pas équivalemment contraignants ou essentiels à l’intégrité de la foi catholique. Seules les vérités non dogmatiques peuvent être classées par ordre d’importance. En revanche, les dogmes catholiques sont tous au même rang absolu, parce que nier un seul d’entre eux revient à nier l’autorité de Dieu, soutien essentiel à tous les dogmes.

9 Dieu utilise d’autres églises chrétiennes, voire des religions non chrétiennes pour le salut de toute l’humanité ; l’Église catholique n’est pas le seul moyen de salut. À chaque homme vivant, Dieu offre des grâces suffisantes à son salut. Celles-ci peuvent bien venir à des hommes se trouvant dans des religions non chrétiennes ou dans des « églises » non catholiques, mais elles ne peuvent jamais venir autrement que par Jésus-Christ et par son unique Église catholique.

10 La dignité de la personne humaine et la liberté de l’acte de foi sont le fondement de la liberté religieuse pour tous. Cela réfute le principe que « l’erreur n’a pas de droits ». Le catholicisme étant la seule religion véritable, la seule vraie liberté religieuse est la liberté d’être catholique. L’erreur, en effet, n’a aucun droit.

Kyrie eleison. 

[Riposte Catholique] Ordination pour la Fraternité Saint-Pierre au Nigéria

SOURCE - Riposte Catholique - 18 aout 2017

Le 15 août en la fête de l’Assomption, Mgr Gregory Ochiaga, évêque émérite d’Orlu (Nigéria), a ordonné prêtre l’abbé Charles Ike, FSSP au Sanctuaire de Nne Enyemaka de Umuaka. Il s’agit de la première ordination dans la forme extraordinaire depuis 50 ans au Nigéria.

17 octobre 1963 [Mgr Carli (+7 autres Pères du Concile)] Intervention au concile sur la collégialité

SOURCE - Mgr Carli (+7 autres Pères du Concile - 17 octobre 1963

Vénérables Frères,

Je prends la parole au nom de plusieurs Pères, dont je transmets les noms au Secrétariat général.

Il nous a paru que, si l’on garde tel qu’il est le texte du chapitre second, numéros seize et dix-sept, on met en grave danger l’intention pastorale du Concile.

Ce texte, en effet, prétend que les membres du Collège des évêques possèdent un droit de gouvernement, soit avec le Souverain pontife sur l’Eglise universelle, soit avec les autres Evêques sur les divers diocèses.
Pratiquement, la Collégialité existerait, et par un Sénat international résidant à Rome et gouvernant avec le Souverain pontife l’Eglise universelle, et par les Assemblées nationales d’évêques possédant de vrais droits et devoirs dans tous les diocèses d’une même nation.

Par là et peu à peu se substitueraient dans l’Eglise, au gouvernement personnel d’un seul Pasteur, des Collèges, soit internationaux, soit nationaux. Plusieurs Pères ont parlé du danger d’une diminution de pouvoir du Souverain pontife et nous sommes pleinement d’accord avec eux. Mais nous entrevoyons un autre danger, encore plus grave, s’il se peut : la disparition progressive et menaçante du caractère essentiel des évêques, à savoir qu’ils sont «vrais pasteurs, qui paissent et gouvernent chacun son propre troupeau, à lui confié, selon un pouvoir propre et immédiat et plénier en son ordre». Bientôt et insensiblement, les assemblées nationales avec leurs commissions paîtraient et gouverneraient tous les troupeaux, de telles sorte que les prêtres eux-mêmes et les fidèles se trouveraient placés entre ces deux pasteurs : l’évêque, dont l’autorité serait théorique, et l’assemblée avec ses commissions qui détiendrait, en fait, l’exercice de l’autorité. Nous pourrions rapporter maint exemple des difficultés dans lesquelles se débattent et des prêtre et des fidèles et même des évêques.

Notre-Seigneur a certainement voulu fonder les Eglises particulières sur la personne de leur pasteur et Il a parlé avec tant d’éloquence de celui-ci ! La Tradition universelle de l’Eglise, elle aussi, nous l’enseigne, comme nous le montre avec tant de beauté la liturgie du sacre épiscopal.

C’est pourquoi les assemblées épiscopales fondées sur une collégialité morale, sur la charité fraternelle, sur l’aide mutuelle, peuvent procurer un grand profit dans l’apostolat. Au contraire, si peu à peu elles prennent la place des évêque, parce que fondées sur une collégialité juridique, elles peuvent y porter le plus grave dommage.

Afin donc d’éviter le danger de transmettre à des collèges les fonctions du Souverain pontife et des évêques, nous proposons un autre texte, à la place des numéros seize et dix-sept, et nous le soumettons à la Commission conciliaire.

(Suivent les noms des huit Pères du Concile ayant soussigné cette intervention).

9 octobre 1963 [Mgr Lefebvre] Troisième intervention au concile (sur la collégialité)

SOURCE - Mgr Lefebvre - 9 octobre 1963

Vénérables Pères,

L’introduction affirme bien que «maintenant, le Concile Vatican II commence à traiter des sujets proprement et strictement pastoraux» ; toutefois, ces sujets ne peuvent être étudiés à fond et en toute vérité, si l’on ne s’appuie pas sur des principes théologiques certains.

Deux affirmations s’imposent donc, à mon avis, à propos du chapitre I qui traite des relations entre les évêques et le Souverain pontife.

1° - Tel qu’il est rédigé, ce chapitre est fondé certainement et excellemment sur des principes certains et définis, surtout à Vatican I, de foi divine catholique.

Ce chapitre concorde très bien aussi avec les paroles du Souverain pontife dans ses récentes allocutions. En effet, parlant des évêques adjoints à l’exercice de sa fonction, le Souverain pontife dit explicitement : «conformément à la doctrine de l’Eglise et à la loi canonique». L’avis du Souverain pontife ne postule aucunement un principe nouveau. Le canon 230 affirme déjà : «Les Révérendissimes et Eminentissimes Cardinaux constituent le Sénat du Pontife romain et assistent celui-ci dans le gouvernement de l’Eglise, comme principaux conseillers et auxiliaires.»

Toutefois, pour sauvegarder de toute manière les principes certains, deux amendements me semblent s’imposer :
  • Page 6, ligne 16 : aux mots «soit pour garder l’unité de l’Eglise» substituer les termes du droit canonique, canon 220, «soit par la loi positive».
  • Page 7, lignes 22 et 23 : supprimer les mots «doivent être désignés par la Conférence épiscopale nationale», cela, afin de sauvegarder pleinement la liberté du Souverain pontife dans l’exercice de son pouvoir.
2°. Comme les relations entre les évêques et le Souverain pontife doivent être fondées sur des principes absolument certains, en aucune façon il ne peut être fait mention du principe de collégialité juridique ; en effet, comme l’a dit l’Eminentissime cardinal Browne, ce principe de collégialité juridique ne peut être prouvé.

Si, en ce Concile, on le découvre comme par miracle et on l’affirme solennellement, il faut logiquement affirmer, comme l’a presque affirmé l’un des Pères : «L’Eglise romaine s’est trompée en ignorant le principe fondamental de sa divine Constitution, à savoir le principe de collégialité juridique. Et cela, durant de longs siècles.»

Il faut aussi affirmer logiquement que les Pontifes romains ont abusé de leur pouvoir jusqu’aujourd’hui, en déniant aux évêques des droits qui leur reviennent de droit divin. Ne pourrions-nous pas, alors, dire au Souverain pontife ce que d’aucuns lui ont dit en termes équivalents : «Rends ce que tu dois» ?

Or, cela est grotesque et sans le moindre fondement.

En conclusion : si nous parlons de collégialité morale, qui la nie ? Tout le monde l’admet. Seulement, cette collégialité n’engendre que des relations morales. Si nous parlons de collégialité juridique, alors, comme l’a très bien dit S. Exc. Monseigneur Carli, «on ne peut la prouver ni par la Sainte Ecriture, ni par la théologie, ni par l’histoire».

Il est donc plus sage de ne pas recourir à ce principe, puisqu’il n’est nullement certain.

28 septembre 1963 [(un groupe de scholastiques spiritains)] Lettre à Mgr Lefebvre

SOURCE - (un groupe de scholastiques spiritains) - 28 septembre 1963

Monseigneur le Très Révérend Père
Révérends Pères,

Cette lettre vous est adressée par un groupe de scolastiques au terme de leur récollection des voeux perpétuels à Chevilly. Sous la direction du père Le Meste, dans un cadre de réflexion et de Prière, nous avons essayé de nous mettre, d’une façon lucide et personnelle en face des exigences de l’engagement définitif au sein de la Congrégation. À la suite d’entretiens et d’échanges en présence des pères Le Meste et Dugon, nous avons constaté qu’il existe chez plusieurs d’entre nous une certaine inquiétude, non certes quant à la volonté depuis longtemps ferme et décidée de nous mettre au service de l’Église, mais quant à l’opportunité momentanée de notre engagement définitif dans la Congrégation.
     
Ne voyez dans les lignes qui vont suivre aucun esprit de dénigrement, mais au contraire un amour positif de notre société que nous voudrions aussi apte que possible à répondre aux besoins missionnaires de l’Église et du monde d’aujourd’hui. Si nous avons décidé de vous exposer nos points de vue et nos aspirations, c’est parce que nous sommes, d’une part, persuadés que l’unité d’esprit entre supérieurs et inférieurs est indispensable pour mener à bien l’oeuvre commune de la Congrégation, et que, d’autre part, nous sommes intimement convaincus qu’une société ou une oeuvre ne sont efficaces que si elles sont d’Église, imprégnées de l’esprit de l’Église, tel que Jean XXIII et Paul VI l’ont défini dans leurs récents discours. Et la mission de l’Église, c’est le salut du monde.

Vous devinez là – c’est important pour nous connaître et nous comprendre – les deux pôles de notre vie spirituelle et intellectuelle : d’une part une sensibilité très vive vis-à-vis des réalités humaines et des valeurs du monde, d’autre part un accord complet de pensée et de coeur avec l’esprit actuel de l’Église tel qu’il est exprimé par le souverain pontife et la majorité des pères du Concile. Nous recevons de plus en plus une formation biblique, et nous ne prenons plus tellement au sérieux des exhortations spirituelles qui ne sont pas alimentées aux sources bibliques étudiées à la lumière d’une vraie exégèse. C’est le cas, nous semble-t-il, des citations scripturaires amenées dans la lettre sur le port de la soutane. Nous avons un idéal de vie religieuse qui ne fait pas abstraction de l’élément humain. Nous croyons que notre vie spirituelle ne se construit ni en dehors ni contre notre réalité humaine, et donc qu’elle suppose un épanouissement de toute notre personnalité.

Sur le plan spirituel, notre rencontre avec le Seigneur s’effectue essentiellement à travers la Parole de Dieu et la liturgie comprises et vécues dans une communauté d’Église. Ce qui pour nous est premier, ce n’est pas notre dévotion personnelle, mais c’est la foi vivante de l’Église à laquelle nous sommes intimement associés par notre consécration baptismale et religieuse. Sur le plan apostolique, ce qui est premier ce n’est pas l’oeuvre d’un individu, de tel ou tel missionnaire, mais l’oeuvre d’une communauté portant témoignage en face du monde et participant ainsi à la mission globale de l’Église.

Plusieurs exigences découlent de ces réalités fondamentales : les voeux de religion ne peuvent plus uniquement être envisagés dans leur valeur de sanctification ; il faut les penser et les présenter également dans leurs dimensions communautaires et apostolique. Sur le plan missionnaire, d’après le témoignage que nous recevons, on a l’impression que dans bon nombre de communautés les membres accomplissent leur travail indépendamment les uns des autres et ne se retrouvent que pour réciter ensemble les litanies du S. Nom de Jésus ou d’autres formules, ne vivant que superficiellement, semble-t-il, les exigences profondes d’une véritable communauté de destin, de prière et de travail. Nous ne pourrons réaliser pleinement notre vocation que si les communautés spiritaines proposent à leurs membres un cadre de fraternité et d’amitié sur le plan humain, une vie chrétienne et religieuse s’exprimant dans la prière liturgique et le témoignage d’une pauvreté effective, et se construisant chaque jour dans un dialogue fraternel animé par le « premier » d’entre ses membres.

Malheureusement, nous déplorons souvent le manque de coordination et de collaboration entre la tête et les membres de la Congrégation. Celle-ci nous apparaît parfois plutôt comme un ensemble administratif que comme un ensemble religieux vivant d’un même coeur et d’un même esprit. À cet égard, nous pensons que les Bulletins général et provincial devraient davantage servir de trait d’union entre les différentes communautés. Ils devraient donner des directives missionnaires inspirées par l’esprit de notre Vénérable Père et confrontées aux problèmes actuels du missionnaire. Pour que ces directives et ces exhortations soient accueillies, il faudrait qu’elles soient adaptées aux aspirations, aux difficultés des membres de la Congrégation. Or nous constatons au contraire un manque de dialogue entre la tête et les membres ; nous avons l’impression que les suggestions des membres sont accueillies avec méfiance, ou tout au moins qu’elles ne sont pas beaucoup prises en considération. Souvent les directives nous semblent données par l’autorité à des sujets abstraits qui n’ont plus qu’à s’incliner. Il nous semble que l’exercice de l’autorité dans l’esprit de l’Évangile devrait apparaître plus fraternel, moins disciplinaire.

Si nous sommes entrés dans la Congrégation du Saint-Esprit, c’est avant tout pour nous mettre au service de l’oeuvre d’évangélisation menée par l’Église. Souvent dans le passé, nos éducateurs ont mis trop exclusivement l’accent sur notre formation religieuse et notre sanctification personnelle, alors que notre vocation est autant apostolique que religieuse ; cela se vérifie encore maintenant, notamment dans la carence de formation missiologique et le tâtonnement quant à la formule du stage pastoral. Or nous sentons d’une façon aiguë la nécessité de la qualification et de la compétence pour l’apôtre d’aujourd’hui.

Il n’y a pas d’évangélisation sans connaissance et sans présence au milieu que l’on veut évangéliser. Cela se traduit par un besoin de contact et d’ouverture dans notre formation : il n’y a pas de formation sans information. La qualité de notre action et de notre efficacité sacerdotales dépend de la qualité et de l’objectivité de notre jugement que nous porterons sur le monde que nous aurons à évangéliser. Il nous semble très important de porter sur le monde un jugement vrai. Vous comprenez pourquoi les quelques activités apostoliques que nous avons prises en charge nous aident avec le conseil de nos professeurs à former ce jugement. Et d’autre part les informations diverses que nous recevons par les journaux, la radio, la télévision, sont soumises aussi à ce jugement qui, par l’exercice, devient personnel et fructueux. Plus encore nous aimons ceux qui par des conférences ou des sessions nous aident à garder ce contact avec les problèmes divers du monde actuel ; ce sont des théologiens, des exégètes, des savants catholiques ou des responsables de Mouvements d’Action catholique. Nous avons au cours de ces dernières années bénéficié de leur concours et nous nous expliquons difficilement certaines mises en garde sévères faites à leur égard par la Maison mère.

Dans ce cadre d’ouverture et de sympathie pour les valeurs positives du monde moderne, nous avons la souffrance que nous a causée la lettre sur le port de la soutane. Nous avons parfaitement conscience de l’entier respect que nous devons au Supérieur général pour toutes ses opinions personnelles ; mais notre souffrance et notre inquiétude naissent du fait que des opinions personnelles discutées engagent à travers le Supérieur général toute la Congrégation. Chacun de nous pourrait témoigner du malaise ressenti à ce sujet pendant les vacances lors de rencontres avec des prêtres étrangers à la Congrégation ou même avec des laïcs. L’image du prêtre que nous présente cette lettre paraît inadaptée au monde moderne et répugne à la mentalité des jeunes d’aujourd’hui. Le Vénérable Père lui-même nous dit que « la vie religieuse est indépendante du froc » (Libermann, Notes et Documents, tome 13, p. 708). Il est douloureux pour nous de constater que l’esprit qui anime les directives provenant de la Maison mère ne semble pas suffisamment en harmonie avec l’orientation actuelle de l’Église, avec l’esprit d’optimisme, de confiance dans les valeurs positives du monde, d’accueil et d’ouverture à l’égard de tous les hommes, que manifestent le Concile, Jean XXIII et Paul VI.

Enfin, nous voudrions vous parler d’un fait particulier : nous avons appris que le père Deiss était accusé de monter la tête aux scolastiques contre la Maison mère. Tous les scolastiques de Chevilly sont unanimes à dire que ces accusations sont totalement fausses, le père Deiss ne s’étant jamais permis une critique pendant tout le temps qu’il est venu donner des cours à Chevilly.

Soyez assuré de notre sincère attachement à la Congrégation. Ne voyez dans ces lignes qu’une volonté décidée de promouvoir son bien et l’unité de ses membres. Sachez toutefois que de la valeur et de l’authenticité de la réponse apportée à ces problèmes dépend l’orientation de plusieurs vocations – vocations décidées à s’engager mais soucieuses de faire cet engagement en toute confiance

Septembre 1963, après la récollection des voeux perpétuels

18 août 2017

20 novembre 1963 [Évêques spiritains français] Lettre à Mgr Lefebvre (+ remarques dans l’attitude du Supérieur général)

SOURCE - Évêques spiritains français - 20 novembre 1963

[Marquée au coin : non envoyée, mais contenu exposé oralement au TRP par Mgr Gay en présence des signataires, le 30 novembre 1963]
Monseigneur et Très Révérend Père,

Dans les Notes et Documents nous lisons qu’en 1845 le Conseil de communauté de La Neuville, préoccupé de la santé du Vénérable Père, se réunit pour lui demander et même lui imposer respectueusement – de même suivre un règlement l’obligeant à prendre les précautions nécessaires pour protéger sa vie si précieuse pour la Congrégation.
   
Nous n’appartenons pas à votre Conseil, nous sommes quelques évêques dispersés dans les Missions de la Congrégation, n’ayant d’autre titre pour vous écrire que celui d’être filialement et respectueusement attachés à la Congrégation et à votre personne. Ce n’est pas la santé de notre Supérieur général qui nous préoccupe, mais celle de la Congrégation, et tout particulièrement de la Province de France dans laquelle se développe un véritable malaise qui risque de prendre de graves proportions.
   
Il est peu de jour où l’un ou l’autre d’entre nous n’entende des réflexions désobligeantes de la bouche d’évêques et de cardinaux français, même de ceux qui nous sont personnellement attachés, ce qui nous peine profondément.
   
Beaucoup d’évêques de France ont regretté votre lettre à Verbe. Non pas que l’on ne reconnaisse votre droit à dire votre pensée au sujet d’un mouvement qui a certainement été calomnié sur plusieurs points ; mais cette lettre avait le tort d’être publique et d’arriver immédiatement après la mise en garde des cardinaux et archevêques. Aussi a-t-elle été considérée, à tort ou à raison, comme une prise de position contre l’assemblée française. Votre critique de La Croix a été jugée inopportune ; nous en subissons d’ailleurs toujours les conséquences.
   
Les évêques français ont regretté votre circulaire à la Congrégation sur le costume ecclésiastique, qui a été connue de tous. C’était certainement le droit du Supérieur général de rappeler les principes du port de la soutane, mais, ici encore, votre lettre, arrivant après la décision quasi générale de l’épiscopat français d’autoriser le clergyman, a été comprise comme une nouvelle marque d’opposition à l’assemblée. Plusieurs évêques spiritains se sont demandé s’il entrait dans les pouvoirs du Supérieur général de s’opposer d’une manière aussi absolue au port du clergyman pour la France et la Belgique, alors que nos Constitutions (n° 21) réservent aux coutumiers provinciauxde décider de la modification du costume et que le coutumier général (n° 23, addition 1940) dit textuellement : « On doit porter le costume des ecclésiastiques du pays. On est tenu de suivre les usages autorisés et admis. »
   
Une autre critique des évêques concerne le Séminaire français de Rome. Le Séminaire pontifical français se trouve dans une situation particulière : il a été fondé pour accueillir les élèves des divers diocèses de France. Sans doute la Congrégation en a-t-elle la charge, mais n’a-t-elle pas l’obligation morale de tenir compte de l’avis des évêques français ? Or, tous, ou presque tous, ont regretté le départ du père Lécuyer et souhaitent qu’il revienne comme directeur et père spirituel. Même si les tendances doctrinales du père Lécuyer diffèrent de celles du Supérieur général, il nous semble que celui-ci devrait se montrer assez large d’esprit pour tolérer d’autres manières de voir que les siennes, du moment qu’elles sont conformes à l’esprit actuel de l’Église. Le père Lécuyer est universellement estimé ; même au Saint-Office, ses ouvrages sont appréciés et étudiés.
   
Unanimement les évêques ont été heurtés par la désignation du chanoine Berto – dont les tendances excessives ne sont ignorées de personne – comme théologien du Supérieur général, comme s’il n’y avait pas de théologiens compétents dans la Congrégation ! Personne ne peut contester au Supérieur général le droit d’avoir des idées qui lui soient personnelles, ni de les exposer loyalement.
   
Personne ne peut lui reprocher de chercher à convaincre paternellement ses confrères. Mais peut-il aller jusqu’à imposer ses points de vue à la Congrégation ? Peut-on faire grief à ses confrères de suivre la majorité du Concile dans ses orientations nouvelles ? La largeur de vues de Jean XXIII et de Paul VI ne devrait-elle pas servir d’exemple ? Aujourd’hui, circulent dans l’Église des courants divers adoptés par elle. N’est-ce pas le cas de dire que nous n’avons pas à nous montrer plus catholiques que le pape ?
   
Nous constatons avec peine que notre Supérieur général, par les positions diverses qu’il adopte ouvertement, s’isole de plus en plus des évêques de France, et nous craignons que notre recrutement – déjà si difficile – n’en subisse les conséquences.
   
Par ailleurs, l’union dans la Congrégation est certainement menacée en cette période agitée. Plusieurs d’entre nous, qui sont en relation épistolaire avec des jeunes pères et des scolastiques qu’ils connaissent comme des hommes pieux, zélés, attachés à la Congrégation, s’inquiètent de la crise très sérieuse par laquelle passe la jeune génération spiritaine. Ne serait-ce pas nécessaire – et sans doute urgent – qu’une direction paternelle et compréhensive vienne rétablir un climat de confiance parmi ces jeunes confrères qui constituent l’avenir de la Congrégation ?
   
En toute simplicité, nous avons voulu, Monseigneur Très Révérend Père, vous faire part de nos appréhensions, persuadés que vous ne nous tiendrez pas rigueur de notre franchise. Les enfants ont toujours le droit – et parfois le devoir – de parler librement à leur père. Nous ne le faisons d’ailleurs que dans l’intérêt de notre chère Congrégation.
   
Et nous osons espérer que vous voudrez bien prendre en considération ces réflexions, comme le fit le Vénérable Père, en 1845, devant l’insistance respectueuse de la communauté de La Neuville.
   
Nous vous assurons, Monseigneur et Très Révérend Père, de notre très filial et très respectueux attachement
   
Joseph Mascher, Jean-Baptiste Fauret, Jean Gay, Michel Bernard, François Cléret de Langavant, Jean Wolf, Georges Guibert, Raymond de Lamoureyre, Jean David, Joseph Cucherousset, Gérard de Milleville.

À la suite de la lettre des évêques spiritains français, on trouve dans les archives des spiritains la note suivante dont l’auteur n’est pas indiqué.
    
Un certain nombre d’initiatives de notre Supérieur général nous ont profondément déçus :
  • La manière dont s’est faite la nomination des « trois » Provinciaux de France. Sans enlever à ces confrères leur valeur personnelle, les confrères français du Chapitre général avaient manifesté assez nettement leur désir de les écarter pour un temps des postes de responsabilités. En les nommant à la tête de la Province de France, sans consulter les membres du Conseil provincial, le Supérieur général a voulu un point de vue personnel et n’a pas agi en conformité avec les désiderata du Chapitre, i.e. large consultation pour la nomination des supérieurs majeurs.
  • La circulaire sur le port de la soutane a créé un véritable malaise chez les confrères de la Province de France. D’une part, cette affaire relevait de l’autorité provinciale de France, qui avait à juger de l’opportunité à suivre l’usage nouveau introduit sur le territoire de la France, comme il est convenu dans les Constitutions. D’autre part les arguments apportés ont été jugés choquants : opposer des arguments d’Écriture Sainte à une décision prise par la quasi-totalité de l’épiscopat français correspondait à leur donner une leçon, seul contre tous ! Notre réputation dans les diocèses et dans le monde catholique français en a souffert.
  • Les réticences manifestes du Supérieur général devant le mouvement de rénovation de l’Église, manifesté au Concile, est troublant pour nos consciences. Est-ce l’esprit de la Congrégation ?
  • Notre Supérieur général a le droit d’avoir des idées personnelles sur des problèmes qui sont librement débattus à Saint-Pierre. Mais il ne doit pas oublier qu’en fait il ne peut s’engager à titre personnel : il engage avec lui toute la Congrégation du Saint-Esprit. Or il est évident que ses prises de position sont celles d’une infime minorité de confrères, comme d’ailleurs d’une petite minorité du corps épiscopal réuni à Rome au Concile. Une fois de plus, notre recrutement se ressentira de ces prises de position particulièrement à l’intérieur du territoire français.
  • D’autre part, en prenant comme conseiller ecclésiastique un prêtre séculier presque mis au ban de son diocèse, à qui l’on a enlevé la chaire de professeur au Grand Séminaire de Vannes, connu dans tout le monde ecclésiastique français pour ses prises de position « intégristes », notre Supérieur général manquait gravement à la courtoisie vis-à-vis de ses confrères spiritains, chez qui l’on rencontre nombre de docteurs en théologie, au moins aussi qualifiés que l’abbé Berto.

26 novembre 1963 [Mgr Lefebvre] Sixième intervention au concile (sur l'œcuménisme et la liberté religieuse)

SOURCE - Mgr Lefebvre - 26 novembre 1963

Vénérables Frères,

Toute l’argumentation de ce chapitre V, au sujet de «la liberté religieuse», repose sur l’affirmation de «la dignité de la personne humaine». Il est dit, en effet, page 4, paragraphe 3 : «Aussi, l’homme qui obéit sincèrement à sa conscience entend obéir à Dieu lui-même, bien que, parfois, confusément et à son insu, et cet homme doit être estimé digne de respect.»
Pour accepter une telle affirmation, il faut distinguer comme suit : «Il doit être estimé digne de respect» : je distingue : Purement et simplement : non.

Sous un certain aspect : je distingue encore : Selon son intention d’obéir à Dieu : oui. Selon son erreur : non.

Selon l’erreur, l’homme n’est pas, ne peut pas être digne de respect.

D’où, en effet, la personne tire-t-elle sa dignité ? La personne tire sa dignité de sa perfection. Or, la perfection de la personne humaine consiste en la connaissance de la vérité et l’acquisition du Bien. C’est le début de la vie éternelle et celle-ci «est qu’ils te connaissent, toi, seul véritable Dieu et ton Envoyé, Jésus-Christ» (Jean, XVII, 3). Par conséquent, pour autant qu’elle adhère à l’erreur, la personne humaine déchoit de sa dignité.

La dignité de la personne humaine ne consiste pas en la liberté, abstraction faite de la vérité. En effet, la liberté est bonne et véritable pour autant qu’elle est réglée par la vérité. «La vérité vous libérera», dit Notre-Seigneur, c’està- dire «la vérité vous donnera la liberté». L’erreur est, de soi, un mensonge objectif, sinon subjectif. Et par Notre- Seigneur, nous connaissons aussi celui-là qui, «lorsqu’il dit ses mensonges, les tire de son propre fonds» (Jean, VIII, 44). Comment alors pouvoir dire d’une personne humaine qu’elle est digne de respect quand elle fait mauvais usage de son intelligence et de sa liberté, même sans culpabilité de sa part ?

La dignité de la personne provient aussi de la rectitude de sa volonté ordonnée au vrai Bien. Or, l’erreur engendre le péché. «Le serpent m’a trompée», dit celle qui fut la première pécheresse. Cette vérité est on ne peut plus évidente pour tout le monde. Il suffit de réfléchir aux conséquences de cette erreur, sur la sainteté du mariage, sainteté du plus haut intérêt pour le genre humain. Cette erreur dans la religion a conduit peu à peu à la polygamie, au divorce, à la régulation des naissances, c’est-à-dire à la déchéance de la dignité humaine, surtout chez la femme.

Il est donc certain qu’il y a désaccord entre la doctrine catholique et les affirmations de la page 5 : «L’Eglise catholique revendique, comme un droit de la personne humaine, que personne ne soit empêché d’observer et de proclamer ses devoirs publics et privés envers Dieu et envers les hommes… selon les lumières de sa conscience, même si celle-ci est dans l’erreur.»

Au contraire, l’ordre universel créé par Dieu, naturel ou surnaturel, s’oppose essentiellement à cette affirmation. Dieu, en effet, a fondé la famille, la société civile et surtout l’Eglise, afin que tous les hommes reconnaissent la vérité, soient prémunis contre l’erreur, accomplissent le bien, soient préservés des scandales et parviennent ainsi au bonheur temporel et éternel.

En vérité, il est opportun de se remémorer les paroles si claires de Pie IX, dans son encyclique Quanta cura : «Contrairement à la doctrine des Saintes Ecritures, de l’Eglise et des Saints Pères, ils n’hésitent pas à prétendre que : «La meilleure condition de la société est celle où l’on ne reconnaît pas au pouvoir de réprimer par des peines légales les violateurs de la loi catholique, sinon dans la mesure où l’exige la tranquillité publique». (Denz., 1689- 1690.)

En conclusion : le chapitre sur la «liberté religieuse» doit être rédigé à nouveau, selon le principe conforme à la doctrine catholique : «pour la dignité même de la personne humaine, l’erreur doit être, de soi, réprimée pour l’empêcher de se répandre, sauf si l’on prévoit un mal plus grand de sa répression que de sa tolérance».

J’ai dit.

(Texte non lu publiquement, déposé au Secrétariat général du concile)

6 décembre 1963 [Mgr Lefebvre] Lettre aux spiritains après une audience de Paul VI

SOURCE - Mgr Lefebvre - 6 décembre 1963
Mes chers confrères,
     
Le vendredi 6 décembre 1963, à 11 heures du matin, j’avais la joie d’être reçu par Notre Saint-Père le pape Paul VI en audience privée. Il m’est bien agréable de vous faire part de la paternelle sollicitude et du vif intérêt que le Saint-Père a manifesté pour la Congrégation du Saint-Esprit. Il a gardé un souvenir ému de sa visite de nos missions en Nigeria. Il s’est intéressé au développement de nos Provinces, à la situation de nos Missions. Il a fait allusion aux Frères, aux Soeurs du Saint-Esprit. Après ce tour d’horizon sur la Congrégation, le Saint-Père a bien voulu m’entretenir du Concile, de la session récente et de celles à venir. La confiance que me manifestait le Saint- Père par cette ouverture sur un sujet bien délicat me causa une intime satisfaction et une grande édification. Je ne pouvais m’empêcher de constater que le Bon Dieu nous a donné le pilote dont l’Église a besoin et que le gouvernail était bien tenu. Les promesses de Notre Seigneur à Pierre continuent de se réaliser. Patientia et doctrina (2 Tm 4,2). C’étaient les termes de saint Paul qui revenaient souvent sur ses lèvres. La paix, la sérénité du successeur de Pierre au milieu de tous les bruits de la Presse, de toutes les agitations du monde nous rapprochent singulièrement de la sagesse divine.
     
Après une demi-heure d’entretien, me mettant à genoux pour recevoir la bénédiction du Vicaire du Christ, le Saint-Père me dit qu’il bénissait la Congrégation, tous ses membres, ses Missions, ses oeuvres, les Soeurs du Saint-Esprit. Je l’en remerciai vivement et partais comblé d’une joie profonde et désireux de vous la faire partager.
     
Une allusion du Saint-Père à son pèlerinage aux lieux saints me fait penser à Jérusalem, à Bethléem et au message de paix qui en est sorti. La paix, ne l’oublions pas, est la tranquillité de l’ordre, et l’ordre se réalise par l’exercice de la vertu de justice. Opus justitiæ pax. C’est cette oeuvre de la justice que Notre Seigneur est venu réaliser ici-bas. Rorate Coeli desuper et nubes pluant justus. Il est le juste par excellence. C’est-à-dire qu’il est dans l’ordre d’une manière parfaite. Il ne connaît pas le désordre de l’intelligence qui est l’erreur. Il est la vérité. Il est le bien. Puissions-nous obtenir de l’Enfant Jésus et de sa Sainte Mère la grâce de nous justifier toujours davantage, d’aimer la justice et de haïr l’iniquité. Dilexisti justitiam et odisti iniquitatem propterea benedixit te, Deus, in ætenum (Ps 44 ; He 1,9). Si nous vivons dans l’ordre, dans la véritable paix, nous serons bénis de Dieu.
     
Demandons cette grâce non seulement pour nous, mais pour tous ceux qui nous sont proches, pour tous ceux vers lesquels nous sommes envoyés, afin qu’ils jouissent du bonheur promis par Notre Seigneur à ceux qui ont faim et soif de justice.

17 août 2017

[FSSPX Actualités] Au cœur des Etats-Unis : un rameau franciscain plein de vie

SOURCE - FSSPX Actualités - 17 aout 2017

Jour de joie à Kansas City : plusieurs religieuses ont renouvelé leurs voeux ou sont entrées au noviciat des Soeurs Franciscaines du Christ-Roi, une communauté fidèle à la Règle de saint François et amie de la Fraternité Saint-Pie X, dont la mission est centrée sur l’enseignement.

Le 2 août est apprécié des fidèles depuis que saint François d’Assise - sur l’ordre du Christ - est allé convaincre le Successeur de Pierre de concéder à cette date et à tous les fidèles une indulgence plénière pour la rémission de la peine due à leurs péchés.

Ce jour de grâces et de miséricorde fut aussi l’occasion d’un événement important au sein de la congrégation des Soeurs Franciscaines du Christ-Roi de Kansas City : une religieuse, soeur Marie-Louise de la Visitation, a en effet prononcé ses voeux définitifs, tandis que quatre autres ont renouvelé leurs voeux temporaires et que trois postulantes ont pris l’habit et commencé leur noviciat. Signe du caractère sacré et joyeux de cette journée : une douzaine de prêtres et plus de deux cents fidèles ont assisté à la cérémonie.

C’est le Père Trevor Burfitt, ami de longue date du fondateur du monastère - le Père Eugène Heidt - qui a reçu au nom de l’Eglise les voeux des religieuses, et qui a célébré la messe en l’honneur de sainte Marie des Anges : rien n’est au hasard car c’est dans l’église d’Assise qui porte ce nom que le Poverello avait eu la vision de l’indulgence de la Portioncule.

Les Soeurs Franciscaines du Christ-Roi ont une vocation missionnaire tout particulièrement dirigée vers l’enseignement. Elles obéissent à la Règle du Tiers-Ordre Régulier de saint François telle qu’elle a été révisée et approuvée par le pape Pie XI en 1927.

Leur fondation remonte à l’an 2000, lorsque Soeur Herlinda McCarty et le Père Heidt - tous deux rappelés à Dieu depuis - ont conjugué leurs efforts afin de donner à l’Eglise un rameau fidèle à la règle de saint François, et qui oeuvre pour enseigner aux enfants le vrai, le beau et le bien.

Désormais basées dans l’état du Missouri, les religieuses font chaque jour la route pour donner des cours à la toute proche Académie Saint-Vincent-de-Paul. N’allez pas croire que l’été soit un mois de vacances pour ces franciscaines : sans relâche, elles font le tour des chapelles du pays afin d’encadrer des camps missionnaires destinés à des jeunes filles qui pour la plupart n’ont jamais rencontré de religieuses.

Pour contacter les soeurs :
Couvent du Christ-Roi
1409 E. Meyer Boulevard
Kansas City, MO 64131
United States of America

21 juin 1963 [Père Moysan] Lettre à Mgr Lefebvre

SOURCE - Père Moysan - 21 juin 1963

Monseigneur

Je me vois obligé de vous écrire cette lettre pour vous dire l’état d’esprit de la Province de France et des Missions françaises.
       
Il y a dans la Province et dans les Missions un malaise et une inquiétude qui, depuis un an, continuent à croître et à s’étendre. Les confrères en grand nombre n’ont plus confiance dans leurs supérieurs majeurs : ni dans le Supérieur général, ni dans le Supérieur provincial.
     
Les raisons suivantes sont avancées comme autant de fautes de l’autorité :
  • Le Supérieur général s’occupe directement de la Province de France, au lieu de laisser le Provincial la diriger avec son Conseil.
  • Le Supérieur général passe outre aux Règles et Constitutions, agit selon ses vues personnelles, et prend des décisions réservées au Provincial.
  • Le Provincial n’est qu’une courroie de transmission à la merci du Supérieur général.
On donne des exemples :
  1. Ma nomination comme Provincial s’est faite sans les consultations préalables prévues par les Constitutions et sur lesquelles le Chapitre général avait insisté quelques jours avant (Statuts capit., p. 28).
  2. De même, la nomination des Assistants, qui devaient être présentés par le Provincial.
  3. L’organisation des œuvres de la Province est réservée au Provincial et à son Conseil (Const. 143). Or le Supérieur général a voulu tout bouleverser directement, par lui-même, annonçant partout des changements non encore décidés, causant ainsi un grand trouble et malaise dans toutes nos maisons.
  4. Les directeurs des scolasticats doivent être proposés par le Provincial et approuvés par le Supérieur général, et non le contraire.
  5. Le Provincial répartit les pères et les frères de sa Province, et donc, nomme aussi les professeurs des scolasticats. Or c’est le Supérieur général qui a fait toutes ces nominations.
  6. Le Supérieur général s’occupe directement de placer et de déplacer des confrères dans la Province.
  7. Monseigneur a torpillé l’équipe de Chevilly, alors qu’il avait promis de ne pas y toucher au moins cette année.
  8. Monseigneur a essayé de supprimer la revue Spiritus, cependant que le Conseil provincial est unanime pour la garder.
En résumé, on reproche au Supérieur général de gouverner la Province de France, de la remanier à sa manière, le Provincial n’ayant qu’à entériner et à exécuter ses décisions.
   
Voilà, Monseigneur, ce que beaucoup de confrères disent et répètent de plus en plus. Le malaise grandit ; la confiance est entamée. J’ai pensé qu’il était de mon devoir de vous le dire. L’autorité du Provincial est liée à celle du Général.

Nos confrères de France sont actuellement, dans leur ensemble, très susceptibles, très sensibilisés au fait de l’autonomie de la Province. Ils veulent être traités comme les autres Provinces et ne pas être mis en tutelle.

Il nous faut tenir compte de cet état d’âme si nous ne voulons pas provoquer de gestes malheureux. Ceux qui partiraient ne sont pas moins bons que ceux qui resteront. Ils sont en général généreux, prêts à obéir ; mais il faut qu’ils aient confiance.

Tout leur est matière à excitation. Votre lettre sur le port de la soutane les a agacés, non à cause des conclusions, mais à cause des considérants. Mes billets sur l’obéissance provoquent une réaction contraire au lieu d’éclairer et d’apaiser.

Monseigneur, je crois qu’il faut prendre nos confrères comme ils sont. Nous devons tout faire pour ne pas les provoquer. Quelques-uns ont des tendances qu’on doit surveiller – c’est sûr. Mais il y a aussi beaucoup de pères de valeur et de vie religieuse profonde.

Nous sommes heureux, Monseigneur, des conseils que vous nous donnez pour le bien de notre Province. Mais il ne faudrait pas que vous ayez l’air de vous occuper directement de ses affaires. Faites-nous confiance. Nous ferons de notre mieux pour répondre à vos désirs ; mais laissez-nous le temps. La réorganisation se fera peu à peu. Sans rien casser.

Veuillez agréer, Monseigneur et Très Révérend Père, l’expression de ma soumission filiale et respectueuse en Jésus et Marie.

14 juin 1963 [Père Bouchard] Lettre au Père Moysan

SOURCE - Père Bouchard - 14 juin 1963

Mon Révérend Père,

Après avoir beaucoup hésité et réfléchi, je me décide enfin à répondre à votre lettre du 21 mai dernier. Non pas tellement pour défendre encore une fois Spiritus ; j’en suis vraiment lassé. Mais j’ai pensé finalement que je devais prendre occasion de cette affaire pour vous avertir des graves responsabilités dont vous êtes en train de vous charger dans la crise qui menace la Province. Il me semble que c’est, de ma part, un devoir de franchise envers vous et de charité pour les confrères.
    
Pour ce qui est de Spiritus, vous me prévenez que le TRP doit me convoquer à son retour d’Amérique pour me parler de la fusion de la revue avec le nouveau Bulletin que veut créer la Maison mère et vous me dites souhaiter que je collabore en ce sens. Je vous remercie beaucoup de m’avoir prévenu de ce qui m’attend, mais j’avoue ne pas comprendre que vous m’encouragiez à accepter une pareille chose. En effet :

1. Spiritus est une revue de la Province de France et vous savez mieux que moi que le dernier Conseil provincial a déclaré « à l’unanimité » sa volonté de la continuer et de la soutenir même si elle reste déficitaire pendant trois ans encore. Vous savez aussi comme moi, je pense, que jamais le Conseil général n’a été appelé à délibérer de l’opportunité d’annuler cette décision du Conseil de la Province de France ; jamais non plus, à ma connaissance, le Conseil général n’a été appelé à donner son avis sur l’opportunité de supprimer Spiritus. Comme le père Bouchaud peut vous le dire, le RP Connors, premier responsable de la revue projetée, l’estime lui-même nettement différente de Spiritus dans son niveau, son programme et sa destination (cf. réunion de la commission de presse du 13 mars) ; la fusion se ferait donc autant contre son gré que contre le mien. Ces circonstances ne rendent-elles pas assez arbitraire la décision dont vous me parlez et n’avez-vous pas le devoir de représenter ces anomalies à qui de droit pour défendre les intérêts de la Province ?

2) Je ne pense pas qu’on puisse fusionner quelque chose qui existe avec quelque chose qui n’existe pas encore ! Mieux vaut dire franchement qu’il s’agit de supprimer la première pour créer à sa place quelque chose de différent ; en effet si ce n’était pas vraiment différent, ce ne serait pas la peine de rien supprimer.Vous savez bien qu’il n’est nullement question de me confier la direction de la nouvelle revue. Vous savez bien que les seuls artisans et partisans de la suppression de Spiritus sont le RP Vogel et le TRP et que, ce qu’ils reprochent à Spiritus, c’est précisément son orientation, son ouverture, son esprit… Je n’ai donc aucune chance, en acceptant de collaborer à Cor unum de lui donner ce que vous appelez « le caractère spécifique de Spiritus ». Or comme cette orientation, cette ouverture, sont des choses dont nos confrères éprouvent actuellement le plus grand besoin, je n’ai pas le droit, par ma collaboration, de faciliter une opération qui aboutirait à les en priver. Sans parler des autres conséquences défavorables à la Congrégation que j’énumérais dans ma lettre du 15 avril. Si l’on veut détruire Spiritus, c’est la moindre des choses de ne pas compter sur moi pour aider à l’enterrer.

3) La seule raison que vous me donnez d’accepter, c’est l’ennui que les communautés de langue française éprouveront de s’abonner à deux revues semblables et la crainte que Spiritus perde de ce fait « beaucoup d’abonnés spiritains ». Le moins que l’on puisse dire c’est que d’une part, cet ennui, Spiritus n’y est pour rien ; d’autre part ces désabonnements ne sont pas du tout certains. La promptitude avec laquelle tous les supérieurs de nos Districts et Provinces de langue française ont payé cette année leurs réabonnements à Spiritus (malgré une nouvelle augmentation de trois francs pour le Supplément) me ferait plutôt augurer le contraire. En revanche une chose est certaine (je puis en juger par le nombre de souscriptions que j’ai reçues pour le supplément annuel d’Études spiritaines annoncé à la fin du n° 13), la nouvelle revue perdra immédiatement la quasi-totalité des abonnés non spiritains payants que Spiritus avait déjà réussi à gagner.

Ce qui est vrai (et je l’ai dit à la réunion du 13 mars) c’est qu’on aurait pu faire l’économie de cette nouvelle revue et atteindre le même résultat en améliorant le Bulletin général ; car il est très dommage pour la Congrégation que l’on réduise ce bulletin plus que centenaire à n’être plus qu’une circulaire de notifications administratives ; au lieu de lui rendre l’attachement des confrères, on les en détachera définitivement. Ainsi on fera d’une pierre deux coups, détruisant à la fois le Bulletin général et Spiritus.

Évidemment, cela ferait encore bien plus mauvais effet à l’extérieur, si l’on prétendait garder le titre de Spiritus en en changeant l’esprit et le contenu.

Mais le sort de Spiritus n’est qu’un petit élément parmi tous ceux qui accroissent actuellement le malaise dans la Province et l’inquiétude de l’épiscopat français à l’égard de la Congrégation.

Croyez bien, mon Révérend Père, que toutes vos lettres sur l’obéissance seront vaines pour remédier à ce malaise qu’elles contribuent plutôt à aggraver. En effet, tous les confrères concernés sentent confusément que le mal actuellement, chez nous, n’est pas tant du côté des subordonnés que du côté de l’autorité. La grande majorité d’entre eux ne demanderaient pas mieux que d’obéir à des commandements, à des directives qui les aideraient à adapter leur effort apostolique, leurs coutumes, leurs façons de sentir et de penser, de manière à suivre le mouvement de l’Esprit Saint dans l’Église d’aujourd’hui (mouvement qui se manifeste de tant de façons ne serait-ce que par les orientations que l’Église a reçues du dernier pape et de la première session du Concile). Mais au lieu d’étudier, de chercher à découvrir ce qu’il faudrait faire pour vivre tout cela chez nous, Spiritains, on se contente d’écrire des condamnations, des mises en garde, des lettres sur l’obéissance.

Alors, immanquablement, naît chez les meilleurs et se développera de plus en plus avec toutes ses ultimes conséquences, une véritable crise de confiance et de vocation spiritaine, un peu semblable à celle qui décida le vénérable père en 1839 à quitter les Eudistes pour faire quelque chose de neuf. On voit ses jours passer inutiles, on se demande si on ne ferait pas mieux de sortir pour pouvoir dépenser ses énergies dans le sens dans lequel l’Église nous oriente si nettement… C’est un grand drame pour ceux qui décideront de sortir comme pour ceux qui choisiront de rester… mais ceux qui sortiront en entraîneront fatalement beaucoup d’autres, surtout parmi les jeunes ; le désarroi sera semé parmi ceux qui resteront. Il est à craindre que vous soyez rapidement réduit à remettre en activité dans nos scolasticats des professeurs qui étaient déjà à la retraite et à ne donner à nos jeunes, pour diriger leur vocation que des gens qui ont trois fois leur âge tandis qu’au-dehors, se répandra peu à peu le sentiment qu’il n’y a plus d’espoir pour les jeunes d’épanouir leur vocation missionnaire chez les Spiritains.

Ceux qui aiment la Congrégation ont-ils le droit d’assister passivement à cette désagrégation ? Aussi, sommes-nous quelques-uns bien décidés à faire appel plus haut si la situation ne s’éclaircit pas. Mais votre responsabilité à vous est plus grande, parce que vous êtes en charge, parce que vous êtes mieux au courant de certains abus d’autorité que nous ne connaissons que par ouï-dire et parce que votre intervention de Supérieur majeur aurait bien plus de poids que la nôtre. C’est donc vous qui avez davantage l’obligation d’intervenir.

Permettez-moi de vous rappeler à titre d’exemples quelques-unes des fautes de l’autorité qui sont à la source du malaise et qui peuvent légitimer de graves démarches. Je puis procéder par simples allusions car vous êtes mieux au courant que moi de tous ces faits.

Vous savez en effet comme nous :
  • que des pressions et des manoeuvres diverses ont été faites en haut lieu pour préparer l’élection de Mgr Lefebvre ;
  • que cela était bien plus grave que ce qu’on a reproché si bruyamment à Chevilly avant le Chapitre et dont le principal résultat était encore de discréditer aux yeux des confrères étrangers ceux des membres du Chapitre qui ne souhaitaient pas l’élection de Mgr Lefebvre ;
  • que votre nomination comme Provincial, en dehors de toute considération sur votre personne, s’est faite sans les consultations préalables prescrites par les Constitutions et sur lesquelles le Chapitre général avait encore insisté les jours avant (Statuts capitulaires p. 28 et Constitutions 39) ;
  • que, contrairement aux Constitutions et aux décisions du dernier Chapitre concernant la légitime autonomie des Provinces, la Province de France est en fait actuellement gouvernée, remaniée et on peut bien dire triturée directement par le TRP qui vous avise sans doute de ses décisions ;
  • que les directeurs de scolasticats doivent être proposés par le Provincial et approuvés par le TRP et non pas l’inverse ;
  • que la destruction systématique de l’actuelle équipe de Chevilly (comme d’ailleurs la destruction de Spiritus) n’a d’autre profonde raison qu’une désapprobation de l’orientation donnée par elle à la formation et aux études ; ce qui revient nettement de la part du TRP à prétendre imposer à la Congrégation ses tendances doctrinales personnelles : ce en quoi il contrevient explicitement à l’article 110 de nos Règles latines, car ses convictions, c’est le moins qu’on puisse dire, ne coïncident ni avec la doctrine de foi, ni avec les orientations actuelles et d’ailleurs traditionnelles de l’Église ;
  • que ce désaveu public de professeurs compétents, de directeurs qui avaient leur confiance va jeter un trouble grave dans l’esprit de nos jeunes car ils savaient bien qu’on ne pouvait de bonne foi suspecter l’orthodoxie des professeurs et directeurs qu’on leur enlève ;
  • que le déplacement du père Ledit va obtenir cet heureux résultat d’enlever du Conseil de la Province le seul de ses membres qui était connu comme ayant été défavorable à l’élection de Mgr Lefebvre.
Mon Père, je vous le dis gravement, puisque vous savez tout cela comme nous, il faut faire quelque chose et si vous ne pouviez absolument rien empêcher, il faudrait en tirer les conséquences car vous feriez grand tort à la Province en couvrant indéfiniment, par votre présence impuissante, tous ces abus d’autorité qui font de plus en plus de mal à la Congrégation. N’y a-t-il pas des moments où la passivité, pieusement habillée du beau nom d’obéissance ou de confiance en la Providence, n’est qu’une lâcheté?

Cette lettre, mon Père, va sûrement vous faire beaucoup de peine et je n’ignore pas les conséquences qu’elle peut avoir pour moi, mais ce qui doit compter davantage à nos yeux maintenant c’est la grande souffrance de la Congrégation, ce sont les vocations spiritaines menacées, les confrères profondément troublés dans leur amour de la Congrégation et de l’Église, les départs probables et prochains d’éléments qui comptaient parmi les plus solides atouts de la Province de France tant pour la formation de ses jeunes que pour son rayonnement extérieur, le désarroi qui ira ensuite s’amplifiant à travers toutes nos missions et les cassures irrémédiables. En haut lieu, certains acceptent peut-être tout cela d’un coeur léger parce qu’ils s’imaginent sans doute retailler ensuite à leur idée – qui est bien loin de celle de nos fondateurs – une Congrégation style père Le Floch et Séminaire français 1930. Puisque nous n’avons pas le droit d’accepter cela, autant le dire clairement tout de suite, avant que trop de départs n’aient endeuillé et appauvri la Congrégation. Qu’on ne puisse pas nous reprocher plus tard notre silence.

Mon Père, je termine cette lettre confidentielle avec le soulagement d’avoir accompli un devoir pénible, mais je vous prie de croire à mes sentiments de respectueuse et religieuse soumission.

25 mars 1963 [Mgr Lefebvre] Lettre aux spiritains sur la première session du concile Vatican II

SOURCE - Mgr Lefebvre - 25 mars 1963

Fondements de la liturgie
Le faisceau de toutes les prières qui ont leur origine dans l’Église, celles qui ont été par elle formulées, groupées, harmonisées autour d’actes prescrits forme cette admirable liturgie qui est l’expression de la foi, de l’espérance et de la charité de l’Église de la terre à l’égard de Dieu par le Christ Notre Seigneur. La pensée de cette liturgie est toute orientée d’abord vers Dieu qui entraîne l’Église dans la vie trinitaire. Le père se complaît dans son Église, car il y retrouve partout son Fils bien-aimé, qui n’a eu d’autre désir que d’embraser de son Esprit de Vérité et d’amour l’Église, ainsi vraiment assumée par la Vie trinitaire.

Mais de même que tout ce qui vient de la Trinité est fait pour en vivre et y retourner, ainsi l’Église, à l’image de la Trinité, et dans son esprit d’amour, entraîne toutes les âmes qui viennent à elle et qui entendent son appel à cette nouvelle vie divine en Jésus et par l’Esprit Saint. Elle les engendre, elle les nourrit, elle les transforme dans et par sa liturgie. On peut dire en Vérité que la liturgie est vraiment le sein de l’Église où les âmes trouvent la nourriture complète, l’aliment parfait de leur vie spirituelle, l’enseignement de la vérité, l’appréciation des vraies valeurs et leur hiérarchie, l’apprentissage de toutes les vertus. C’est dans l’ambiance de la liturgie que sont nées les écoles, les hôtels-Dieu, les hospices, la formation des clercs, l’apprentissage de la culture et des métiers, les sciences et les arts. In novitate spiritus.

L’histoire de la civilisation chrétienne trouve son fondement et son développement, sa vitalité dans la grande prière publique de l’Église qui infuse l’esprit de charité, l’esprit de justice à ceux qui en vivent. Toutes les initiatives charitables et saintes ont leur origine dans l’Esprit qui nous est donné par les sacrements et le sacrifice de l’autel.
Renouveau liturgique
C’est pourquoi nous devons nous réjouir profondément de constater chez nos contemporains un grand désir de vivre de la liturgie, une nouvelle estime de cette source incomparable de l’Esprit de Dieu. Le Concile se devait d’encourager ces saintes aspirations en les guidant et les orientant.

C’est l’Église tout entière qui ressent ce désir de remettre la liturgie à sa vraie place dans la vie chrétienne. Les papes les premiers ont été à l’origine de ce renouveau, ne faisant par ailleurs qu’exprimer ce que de nombreux évêques, prêtres et fidèles ressentent intimement. N’est-ce pas là d’ailleurs la manière d’agir profonde et suave du Saint-Esprit ?
Liturgie et apostolat
Mais la question de ce que l’on peut appeler la renaissance liturgique pose des problèmes fondamentaux pour l’Église tout entière. En effet, quel est le rôle de la liturgie dans l’apostolat de l’Église ? La réforme de l’ensemble liturgique édifié au cours des siècles doit-elle porter sur l’aspect du culte liturgique ou particulièrement sur la liturgie comme moyen d’apostolat ? Ne serait-ce pas en effet sous-estimer la liturgie que de la réduire à un moyen d’apostolat et de ne plus la considérer sous son aspect de culte public et de louange de Dieu ? La mésestime de la liturgie venait-elle surtout de la présentation liturgique des actes et des enseignements qui gardent en soi une valeur toujours aussi vivante ou au contraire a-t-elle son origine dans la diminution de l’esprit de foi et de l’esprit religieux chez les fidèles, et cela pour des motifs étrangers à la liturgie.

L’activité humaine est redevenue tellement étrangère à Dieu, tellement éloignée de son créateur, de son esprit vivificateur, que les âmes encore religieuses aspirent à renouer les liens brisés entre la prière et l’action.

Il serait trop simple et presque enfantin d’accuser la liturgie dans son mode d’expression et d’action actuel d’être à l’origine de la diminution de la foi chez les fidèles, et d’en être la cause unique ou du moins principale.

Le pape Pie XII disait aux curés et prédicateurs de carême : « Quand nous regardons l’humanité qui nous entoure et que nous nous demandons si elle est disposée et apte à recevoir en elle cette réalité de la vie surnaturelle, évidemment pour beaucoup la réponse ne peut être affirmative. Le monde surnaturel leur est devenu étranger, ne leur dit plus rien. C’est comme si les organes spirituels de la connaissance de vérités aussi hautes et salutaires étaient en eux atrophiés ou morts. On a prétendu expliquer un tel état d’âme par les défauts de la liturgie de l’Église ; on a cru qu’il suffirait de la purifier, de la réformer, de l’honorer pour voir ceux qui errent aujourd’hui retrouver le chemin des saints mystères. Qui raisonne ainsi montre qu’il a une conception très superficielle de cette anémie et de cette apathie spirituelle. Elle a des racines plus profondes » (Pie XII, 17 février 1948).

Disons donc sans hésitation que certaines réformes liturgiques étaient nécessaires et qu’il est souhaitable que le Concile continue dans cette voie, tout en y mettant ensuite une pause, car il est inconcevable que l’on change tous les dix ans de missels, de bréviaires, de rituels, etc., comme il est inconcevable que l’on modifie continuellement les textes et les traductions officielles.

Mais pour que ce renouveau liturgique soit pleinement efficace, il est peut-être plus nécessaire encore de renouer les liens de la prière liturgique, de la louange de Dieu, liens naturels et liens surnaturels, avec les activités quotidiennes. Ce fut et c’est encore le travail de l’Église missionnaire : Omnia instaurare in Christo. Omnia : c’est-à-dire surtout la famille, l’école, la commune, la profession, la cité. Il faut refaire ce travail avec l’aide des familles chrétiennes et avec le concours de tous les mouvements d’Action catholique et autres associations qui s’efforcent d’étendre le règne de Notre Seigneur.

Il est nécessaire pour bien situer la réforme liturgique de considérer d’une manière claire et évidente que la liturgie, qui est d’abord louange, est un culte public et véritablement une prière de la société, de la communauté prise sous tous ses aspects. Les grâces de la liturgie descendent sur le peuple chrétien et sur le monde pour le sanctifier dans toutes ses activités.

L’esprit du monde a refoulé à l’Église et enfermé dans les limites des lieux de culte la liturgie, la prière publique et les ministres de l’autel, envahissant des domaines qui étaient soumis à l’esprit chrétien, creusant ainsi un fossé entre la prière et l’action, entre l’Église et l’école, entre l’autel et la profession, entre l’eucharistie et la Cité : il a désintéressé les hommes de la prière, dont l’efficacité n’apparaît plus dans la vie.

N’est-ce pas un des motifs de la sclérose de la liturgie à l’intérieur même des Églises. La liturgie privée de son épanouissement normal dans toute la vie extérieure est devenue sous certains aspects inintelligible aux âmes simples pour lesquelles sont nécessaires les manifestations religieuses prolongeant le culte à l’extérieur de l’Église.

Mais laissons pour le moment ce dernier aspect qui fera certainement l’objet des préoccupations du Concile pour essayer de préciser comment peut se concevoir une nouvelle expression liturgique et quels sont les principes qui doivent nous guider en cette matière.
Principes directeurs d’une réforme liturgique 
1) Caractère humain de la liturgie
Reconnaissons en tout premier lieu que la liturgie a un double caractère qui la marque et la marquera toujours : un caractère profondément humain : Sciebat qui esset in homine (Jn 2,25) La psychologie de Notre Seigneur marque la liturgie, il connaît les besoins profonds des hommes, de leurs pauvres âmes marquées par le péché, mais aussi âmes d’enfants vis-à-vis de leur Père céleste, âmes sensibles à la Passion du Fils de Dieu, âmes confiantes envers ce que représente pour eux leur mère l’Église, âmes plus sensibles aux exemples qu’aux paroles, plus remuées par le chant que par la lecture, plus touchées par une parole vivante que par une récitation, âmes soucieuses d’un pardon visible, âmes plus facilement éduquées par les yeux que par les oreilles.

Il sait, notre Maître, que tout cela nous est nécessaire, du moins utile à notre sanctification, à l’élévation de nos âmes vers lui.
2) Caractère divin de la liturgie
À ce caractère humain de la liturgie doit s’ajouter encore plus réellement le caractère divin. Tout ce qu’il y a d’humain en elle est pour nous conduire à Dieu, par Notre Seigneur, dans l’esprit de lumière et de charité.

Nous sommes sur le seuil du mystère de la liturgie. Jusque-là, elle pouvait ressembler à toutes les initiations des rites païens. Nous entrons maintenant dans le domaine divin, dans lequel Dieu lui-même s’est chargé de nous guider.

Notre Seigneur a dit : Nemo venit ad Patrem nisi per me, personne ne va au Père sans passer par lui, par son sacrifice, par sa prière. Ainsi donc seule sa liturgie ouvre les mystérieux horizons célestes dans toute leur réalité, dans toute leur union avec les réalités terrestres.

Le ministre parfait de la liturgie est le pontife, celui qui établit le lien entre les réalités d’ici-bas et la vie éternelle.

Notre Seigneur était seul aussi à connaître son Père : Neque Patrem quis novit nisi Filius (Mt 11,27). Le ciel, c’est-à-dire le Père, reste pour nous le grand mystère, et la liturgie se doit de refléter ce mystère, dans ses silences ou dans certaines de ses cérémonies symboliques, dans certains de ses rites et dans toute son ambiance architecturale, musicale, ornementale et rituelle.

Il faut que tout y soit noble, grand, beau, ordonné, à l’image de Dieu lui-même présent dans le sanctuaire, car le temple n’est pas d’abord maison du peuple de Dieu, mais d’abord Domus Dei, où le peuple vint rencontrer, trouver Dieu et communier à lui.

Ce mystère s’exprime davantage dans certaines liturgies orientales où le prêtre semble s’isoler avec Dieu pour venir le porter plus parfaitement au peuple fidèle.

La liturgie doit donc toujours essentiellement garder ces deux caractères fondamentaux : être ce qu’elle est : divine et humaine, avec l’orientation de l’humain vers le divin qui est sa fin ultime. L’homme s’approchant de Dieu ne peut devenir que plus humain, retrouver la véritable image de Dieu selon laquelle il a été créé. Induite novum hominem qui secundum Deum creatus est in justitia et sanctitate veritatis (Ep 4,24). « Revêtez-vous de l’homme nouveau créé à l’image de Dieu dans la justice et la sainteté véritable. »

C’est en nous souvenant de ces principes fondamentaux, du mystère de Dieu et de la psychologie humaine, avec toutes les données de la théologie du péché et de la justification, de la rédemption par Notre Seigneur, son sacrifice et ses sacrements, avec les données de la vraie philosophie concernant l’éducation et l’enseignement de la vérité, embrassent toutes les facultés du corps et de l’esprit, que nous pourrons donner aux adaptations liturgiques leur juste place et leur véritable opportunité.

Efforçons-nous donc de circonscrire et de définir de plus près le problème qui a tant préoccupé les pères conciliaires.
Élément humain important : intelligence des textes
Pour participer réellement à ces mystères de la liturgie, l’âme fidèle éprouve le besoin de comprendre toujours mieux et plus profondément les textes liturgiques, et de s’associer intimement à l’action qui s’opère sous ses yeux.


Elle recherche sa nourriture spirituelle dans ces admirables textes chargés de vérité et de vie ; il apparaît donc indispensable de lui en donner l’intelligence, qu’il s’agisse de textes lus ou chantés.
Langue liturgique : doit-elle être universelle ou vernaculaire ?
Il conviendra donc de faciliter cette compréhension. De là à conclure qu’il faut proscrire une langue incompréhensible, le pas est vite franchi. Cependant d’autres considérations nous invitent à réfléchir avant de procéder à des mesures aussi radicales.
1) Avantages de la langue universelle.
En effet, il convient donc de nous rappeler que nous participons à une action d’Église, d’Église catholique, à une prière qui nous enseigne notre foi, notre foi catholique. Ainsi la liturgie, dans la mesure où elle garde son caractère universel nous forme à une communion catholique et universelle. Dans la mesure où la liturgie se localise, s’individualise, elle perd cette dimension universelle et catholique qui marque profondément les âmes.

Il semble opportun de citer deux faits d’expérience.

Il est indéniable que les actions liturgiques et l’action par excellence : la sainte messe, exprimées entièrement en langue vernaculaire, comme c’est le cas dans les rites orientaux, circonscrivent la communauté chrétienne, lui imposant des limites. Elles nécessitent pour les communautés en diaspora la présence de prêtres du pays pour participer au rite liturgique. Les communautés s’isolent et les membres souffrent de cet isolement. Et il n’apparaît pas d’une manière évidente que ces communautés soient plus ferventes et plus pratiquantes que celles qui usent d’un langage universel, incompris de beaucoup, mais susceptible de traduction à la portée de tous.

Un deuxième fait est celui qui se manifeste dans les nouvelles chrétientés qui argumentent de cette universalité de la liturgie catholique pour prouver la vérité de l’Église catholique, contre la multiplicité des rites protestants. C’est d’ailleurs une des principales raisons de la cohésion de l’islam qui considère l’arabe comme la langue unique du Coran, et va jusqu’à en interdire la traduction.

C’est une première considération qui prête à la réflexion. Nous faisions allusion à l’expression de la foi universelle catholique, par une langue universelle. On ne peut nier que la foi est en fonction de la rédaction de la prière liturgique : Lex orandi, lex credendi. La langue unique protège l’expression de la foi, contre les adaptations linguistiques au cours des siècles et, conséquemment, la foi elle-même. Les langues vivantes sont changeantes et mouvantes. Et si l’on n’adapte pas l’expression liturgique à la langue de l’époque moderne, on en arrive peu à peu à s’exprimer également dans une langue incomprise, comme c’est le cas de la langue employée dans le rite éthiopien ; le ghèze qui était la langue vernaculaire ancienne n’est plus ni parlé ni compris aujourd’hui.
2) Fin ultime de la liturgie : l’union à Dieu.
Autre considération qui a sa valeur : l’intelligence des textes n’est pas la fin ultime de la prière, ni le seul moyen de mettre l’âme en prière, c’est-à-dire dans l’union à Dieu, qui est le but de la prière.

L’objet propre de la prière est Dieu. L’âme qui atteint Dieu et s’unit spirituellement à lui est en prière et s’abreuve à la source de vie.

Il serait donc contraire à la fin même de l’action liturgique de tendre à une attention à l’intelligence des textes telle qu’elle fasse obstacle à l’union à Dieu.

D’autre part l’âme simple, peu cultivée, vraiment chrétienne trouvera son union à Dieu tantôt par un chant religieux et céleste, tantôt par l’ambiance générale de l’action liturgique, la piété et le recueillement du lieu, sa beauté architecturale, la ferveur de la communauté chrétienne, la noblesse et la piété du célébrant, la décoration symbolique, l’odeur de l’encens, etc.

Peu importe le marchepied, pourvu que l’âme s’élève en Dieu et y trouve son aliment surnaturel par la grâce de Notre Seigneur.

Toutes ces considérations ne diminuent en rien la nécessité de rechercher une meilleure compréhension des textes liturgiques et une plus parfaite participation à l’action liturgique. Mais elles atténuent ce désir spontané et imprudent de ne vouloir qu’un seul moyen pour y parvenir, qui serait l’emploi pur et simple de la langue vernaculaire et la suppression de la langue universelle de l’Église dans toute la messe.
Conclusion sur la liturgie
Quelles seront en définitive les décisions du Concile ? Il est encore un peu tôt pour le dire.

Peut-être y aura-t-il une adaptation dans le sens de la langue vernaculaire pour la première partie de la messe, mais le Concile insistera vivement sur la préparation des fidèles et leur instruction liturgique par les exhortations et prédications des pasteurs et des catéchistes, sur une recherche constante de l’adaptation des missels mis à leur disposition pour faciliter cette meilleure intelligence de la liturgie et une active participation spirituelle et surnaturelle à l’action liturgique. Et dominant les réformes de détail, l’Église appellera tous ses enfants et ceux qui ne le sont pas encore à s’approcher des mystères divins pour approcher du mystère de Dieu, à s’unir au corps et au sang de la divine victime pour vivre de la vie trinitaire et augmenter ainsi la vitalité du corps mystique de Notre Seigneur, la sainte Église de Dieu.

Car tout est moyen par rapport à ce but essentiel qui est de sauver les âmes en leur rendant leur filiation divine. Ces quelques réflexions évoquent les soucis qu’eurent les pères du Concile à propos de la liturgie et leur désir de lui rendre sa véritable place dans la vie chrétienne.
Autres sujets abordés par le Concile
D’autres sujets ont été abordés tels que les sources de la révélation, l’oecuménisme, les schémas dogmatiques en général proposés en deux groupes de schémas : le premier abordant des sujets divers de la théologie dogmatique et morale, le second traitant spécialement de l’Église.

Il nous est impossible de décrire dans le détail les discussions qui eurent lieu à propos de ces schémas, non seulement à cause du secret des délibérations, mais nous devrions y employer de nombreuses pages.

Il me semble toutefois pouvoir dire qu’on a pu distinguer trois groupes d’interventions en général.
Aspect oecuménique
Les unes avaient pour principal objet l’aspect oecuménique du Concile et de ce fait tendaient à omettre tout ce qui dans les textes présentés risquait d’aviver les séparations au lieu de tendre à l’unité.

Ce souci est certainement pour une bonne part à l’origine de la discussion au sujet des deux sources de la révélation ; à l’origine aussi des modifications demandées au sujet des schémas de l’oecuménisme.

Ajoutons aussi que ceux qui étaient spécialement préoccupés de cet aspect du Concile tendent à insister sur la collégialité épiscopale de l’Église, s’efforçant de prouver la juridiction universelle habituelle du collège épiscopal uni au pape, même dispersé à travers le monde, souhaitent la constitution d’une représentation épiscopale doublant la Curie romaine, aspirent à doter de pouvoirs de magistère et de juridiction les Assemblées épiscopales nationales.

Tout ceci tendrait à faciliter l’union avec les Églises dissidentes.
Aspect pastoral
Un autre groupe est particulièrement soucieux d’orienter le travail du Concile vers la pastorale, c’est-à-dire d’une part, que les Actes conciliaires s’adressent directement au monde et aux fidèles et d’autre part qu’il étudie de près les adaptations possibles de la liturgie, des sacrements, de la discipline ecclésiastique, du droit canon, aux nécessités de l’apostolat d’aujourd’hui.

D’où la tendance de ceux-ci à ne pas rechercher les expressions dogmatiques, ni les précisions scolastiques relatives aux définitions théologiques. Le concile de Vatican II doit donner naissance à une nouvelle expression conciliaire. Le monde d’aujourd’hui attend cela du Concile.

En ceci ils rejoignent le premier groupe opposé aux schémas dogmatiques présentés traditionnellement, mais le motif est différent.
Aspect doctrinal
Enfin un troisième groupe estime qu’un Concile ne se conçoit pas sans exprimer des précisions dogmatiques contre les erreurs modernes qui tendent à déformer le dogme ou même à le nier. D’où la nécessité de réaffirmer des vérités traditionnelles de telle manière que ces erreurs soient formellement éliminées. Pour ces pères, c’est le premier but du Concile qui leur apparaît comme un but pastoral aussi, car c’est être bon pasteur que de protéger son troupeau contre les loups.

Ils affirment que les erreurs apparaissent nombreuses de notre temps et se publient même dans les milieux d’Église : qu’il s’agisse de l’Écriture Sainte, du péché originel, de la morale, des fins dernières pour ce qui est du dogme; qu’il s’agisse de vérités philosophiques, des preuves de l’existence de Dieu, de la connaissance de la vérité, de la métaphysique, de la cosmologie, de la distinction de la nature et de la grâce ; tout est remis en question. Il leur apparaît donc indispensable que le Concile indique clairement les sources de la vérité et réaffirme certains dogmes de manière explicite.

Ceux-là sont d’abord préoccupés de faire apparaître la foi dans toute sa pureté et son intégrité. Ils ne pensent pas que l’omission soit un encouragement à l’oecuménisme, mais au contraire que la vérité porte en elle la grâce de faire l’unité.

Ils craignent également que l’aspect purement pastoral du Concile l’entraîne dans des discussions sans fin et préfèrent laisser le soin des adaptations à des commissions post-conciliaires.

Ils ne souhaitent pas non plus une décentralisation abusive et répugnent à une multiplication d’assemblées nanties de pouvoirs importants, introduisant dans l’Église une démocratisation contraire à toute sa tradition.

Ces craintes ne suppriment pas le désir de certaines réformes de la Curie romaine, des Assemblées épiscopales, de la liturgie, etc., mais avec une grande prudence, et une tendance très nette à laisser ce soin au souverain pontife lui-même.

Ces trois groupes ont exposé leur manière de penser en toute franchise et liberté.

Pourquoi ne pas dire qu’il apparaît évident que le Saint-Père désire obtenir ces trois objectifs. Les documents importants communiqués aux pères conciliaires à l’occasion de l’ouverture et de la clôture de la première session le manifestent.

Doctrine, pastorale, oecuménisme, tel est le triptyque soumis aux yeux des pères du Concile.

Et c’est parce que la poursuite de ces objectifs dans une seule et même expression a provoqué des divergences sérieuses qu’humblement je me suis permis de proposer la solution d’une double expression : doctrinale d’une part, exigeant des termes scientifiques, scolastiques, précis pour éliminer les ambiguïtés et les erreurs ; pastorale et oecuménique d’autre part, avec une présentation comprise de ceux auxquels elle s’adresse, sous forme d’exhortation et de directoire.

Le concile de Trente nous a donné un exemple de cette double expression dans ses définitions et exposés dogmatiques et dans son catéchisme pastoral.

N’est-ce pas un fait d’expérience que ce dilemme se pose continuellement aux pasteurs chargés d’enseigner le catéchisme et surtout à ceux qui les rédigent. Il est très difficile de garder au catéchisme toute sa richesse doctrinale et sa précision si l’on veut l’adapter dans son expression à la mentalité et la psychologie des enfants et des catéchumènes ; d’où la nécessité des explications de l’enseignement donné par les catéchistes.

La deuxième session nous éclairera sur tous ces problèmes passionnément intéressants et qui ont eu un écho extraordinaire dans le monde entier.

Le Saint-Père veille à l’élaboration de nouveaux schémas par les commissions conciliaires.

Tandis que les membres des commissions travaillent, l’heure est pour nous à la prière, comme les apôtres au Cénacle dans l’attente de la venue de l’Esprit Saint. La Vierge Marie était là et fut certainement toutepuissante sur le Coeur de Jésus pour qu’il envoie son Esprit. Ne cessons de la prier afin qu’elle intercède auprès de son divin Fils pour qu’Il daigne envoyer l’Esprit Saint illuminer les intelligences et les coeurs des successeurs des Apôtres en une nouvelle Pentecôte.